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Sangliers vaudois et agriculture : où allons-nous?

Sangliers vaudois et agriculture : où allons-nous?

Si la problématique du sanglier et des conflits avec les activités agricoles n’est pas nouvelle, son ampleur et son évolution dépassent ce qui était imaginable il y a quelques années. Point de situation sur la bête noire vaudoise.     

Texte de Bernard Reymond, photos de Michel Cuhat

Dans la zone Jura, l’ampleur des dégâts dépasse tout ce que j’avais vu auparavant lors de ma longue carrière professionnelle. A toutes les altitudes jusque sous le sommet du Mont-Tendre, les bêtes noires ont défoncé le sol. Les boutis et les vermillis se succèdent un peu partout. Comme les températures ont été plutôt douces et le sol peu gelé, la recherche des racines, des rhizomes et la capture des mulots et autres campagnols se fait chaque nuit. Les animaux bénéficient d’une presque totale tranquillité dans ces lieux désertés par les humains avant la montée des troupeaux et l’occupation des chalets. Les activités de loisirs n’ont pratiquement aucun effet sur ces ravageurs, parfaitement adaptés à la montagne jurassienne.

Tableaux de chasse importants

Durant la dernière saison 2019-2020, les chasseurs ont prélevé un total de 1197 sangliers. Il faut aussi ajouter le résultat des tirs officiels du gardiennage permanent et auxiliaire, soit 410 bêtes tirées.

À ces 1607 animaux doit être ajouté le nombre important de pertes, dont on n’a pas pu me communiquer le chiffre, résultats des collisions avec le trafic automobile et ferroviaire.

Un redoutable prédateur est apparu pour Sus crofa : le loup. La preuve en a été faite, et il a démontré sa capacité de capturer des sangliers. Auparavant, les autres carnassiers n’étaient pas aptes à se mesurer avec de tels adversaires.

Il y a cinquante ans, les sangliers étaient rares et ne fréquentaient pas les massifs d’altitude. Les hivers très rudes et très longs les maintenaient dans le bas des grandes côtes. Pendant de longues semaines, ils étaient condamnés à tenir le coup en mode « survie ». Le terrain gelé ne leur permettait pas de fouir le sol et de « rebouiller », selon une expression bien vaudoise. Quelques compagnies étaient fixées au pied du Jura, en particulier dans les fameux buis de Ferreyres, un maquis dans lequel ils se sentaient en parfaite sécurité, d’autant plus qu’une vaste réserve les mettait à l’abri de la chasse.

En 1970, les 1234 preneurs du permis vaudois ont tiré 2084 lièvres, 1574 chevreuils, 264 chamois et… 2 sangliers !

Quelle évolution !

Ainsi, en cinquante ans, nous sommes passés d’un extrême à l’autre. D’un gibier plutôt rare qui excitait la curiosité des populations, qui pouvait faire peur, et qui faisait un champion du chasseur qui en prélevait un, on se retrouve dans la situation actuelle, avec de très fortes populations dont on se demande comment on va pouvoir les réguler.

Il faut relever qu’avant 1970, les mesures prises par le Canton ont été efficaces. Ainsi, lorsque le tableau était jugé insuffisant et les dommages aux cultures trop importants, on pratiquait le système des « battues », à l’instar de la France, avec ses battues administratives. Le préfet pouvait engager les chasseurs de son district dans des chasses spéciales improvisées un peu au dernier moment, avec l’encadrement des gardes-chasse auxiliaires et des gendarmes détachés pour l’occasion.

On misait beaucoup sur la neige pour « faire les pas » et déterminer les remises des cochons. Le branle-bas de combat apportait des résultats, car ces hommes de terrain étaient solides, aguerris et connaissaient bien la musique. Un gros bémol, toutefois, avec l’usage très répandu des chevrotines et pas mal d’animaux perdus. Je me souviens d’avoir assisté à l’écorchage d’un gros sanglier tiré par les chasseurs de Cossonay. Différentes billes tombaient sur le carrelage, ayant juste traversé la peau. D’autres se retrouvaient dans les chairs. Pauvre bête ! Heureusement, le tir à balle obligatoire, imposé par une nouvelle législation, a représenté un gros progrès par rapport à l’éthique et finalement à l’efficacité des tirs.

Augmentation des conflits

J’ai déjà évoqué les effets de cette fameuse réserve de Moiry-Ferreyres, fermée aux chasseurs, qui a permis à une modeste population de sangliers de se développer rapidement. On a commencé à cultiver le maïs et les bêtes en ont raffolé dès le début. Au printemps 1972, les semis ont été mis à mal, les champs labourés et, inévitablement, le profond mécontentement des agriculteurs a provoqué une véritable crise. Une réunion très tendue a eu lieu à Ferreyres. Il a fallu toute la diplomatie de Monsieur le Préfet, lui-même agriculteur, pour faire baisser la pression. La Ligue pour la protection de la nature, avant de devenir Pro Natura, était déjà propriétaire de grandes surfaces de buis et réclamait le statu quo.

Le bon sens a fini par s’imposer et en automne 1972, j’ai assisté aux grandes manœuvres avec plusieurs centaines de fusils en action. Bien entendu, ces fortes concentrations de chasseurs n’ont pas fait une bonne publicité à la corporation. Mais la leçon a porté ses fruits. Ne pas se laisser déborder et réguler à temps. C’est ainsi que les gardes permanents ont été amenés à intervenir dès le début d’une situation de crise.

Combien de fois avons-nous calmé le jeu en agissant rapidement et en proposant le rachat de l’animal abattu dans le cadre officiel à l’exploitant lésé. Avec les années, des relations de confiance se sont établies. Oui, la police de la faune de proximité a très bien fonctionné.

A part quelques cas particuliers, le Service de la faune a autorisé, par la suite, l’ouverture de la plupart des réserves pour la chasse au sanglier.

Collaboration des chasseurs

Si les tirs du gardiennage permanent et auxiliaire avant l’ouverture ont souvent suscité la grogne et la jalousie dans les rangs des chasseurs, réactions tellement humaines et presque inévitables, les bonnes relations ont été préservées. Grâce à des présidents dévoués, compétents et bons meneurs d’hommes, il a été possible de mobiliser des membres de Diana pour des remises en état de pâturages.

Cet engagement bénévole des sections de Cossonay, Morges, la Vallée, renforcées par des volontaires appartenant à d’autres sociétés, m’a laissé des bons souvenirs. L’union fait la force et, considérant les centaines de trous à reboucher, cela représentait un énorme travail. On pouvait imaginer le pauvre berger tout seul devant une telle tâche. Il a bien fallu remettre le puzzle en place, motte par motte, et remplir la mission sans trop tarder. En effet, avec le temps, souvent les bandes de gazon ont séché, des mauvaises herbes ont pris racine, la valeur de la pâture en a pris un sérieux coup. Que faire alors ?

La dynamique de l’espèce a changé

Le monde cynégétique sait que la dynamique du sanglier a changé et que les vieux livres consacrés à cette espèce ne sont plus à jour, surtout par rapport à la reproduction. En cas de production abondante de glands ou faines, on enregistre des naissances précoces, déjà à la fin de l’hiver. Ce fut particulièrement le cas, l’automne et l’hiver 2018, avec une incroyable quantité de glands.

Les laies peuvent reprendre leur cycle plus tôt et être couvertes à nouveau. Ainsi, on peut obtenir deux mises bas dans l’année.

Les chasseurs et les gardes signalent souvent des fortes portées et des laies reproductives de plus en plus jeunes. Il est certain, je l’ai déjà relevé, que le réchauffement climatique joue un rôle important. Il a ainsi permis au sanglier de tenir le coup en montagne. Auparavant, cet animal était totalement absent à la vallée de Joux, par exemple.

Jusqu’en 1974, le sanglier était classé nuisible en France voisine. Il est devenu gibier, et les chasseurs du Jura et du Doubs ont favorisé son implantation dans les massifs d’altitude, avec des nourrissages réguliers de maïs et autres aliments. Ces animaux ne connaissant pas les frontières, c’est tout logiquement qu’ils sont arrivés chez nous.

Le système d’exploitation de nos forêts a pas mal changé. Les conducteurs de chien de rouge en font l’expérience en pistant les bêtes noires blessées à travers des zones presque impénétrables. Certains bois privés sont presque laissés à l’abandon, sans intervention. A travers ces fouillis, on peine beaucoup ! Pas le sanglier qui profite de remises idéales qui lui permettent de « squatter » des zones proches des milieux urbains. Je pense aussi au vaste territoire de la place d’armes de Bière, où malgré des activités très bruyantes… il se réfugie volontiers. C’est un costaud, rustique, qui sait s’adapter, et doté d’une réelle intelligence. Sans de telles capacités, il aurait vraisemblablement disparu.

Respect du monde agricole

Ces propos et ma philosophie ont toujours été dans le sens d’une bonne entente avec nos agriculteurs. En général, le système veut que les dégâts causés par la faune soient correctement indemnisés. Mais l’argent ne résout pas tout. Rien de plus décourageant que découvrir une parcelle ensemencée avec soin, dévalisée et saccagée en une nuit.

Parfois l’attrait du maïs est tel que les bêtes forcent les clôtures électriques mises en place préventivement. Le chasseur est l’allié naturel de l’agriculteur. Cette vérité a été déterminante lors du référendum du 13 mars 1977 visant à abolir la chasse dans le canton de Vaud.

Enfin, le monde après coronavirus va changer. Comme lors des grandes guerres, on prend toujours plus conscience de ce qu’on doit à l’agriculture nourricière. Les grands pâturages jurassiens assurant l’estivage du bétail sont un précieux patrimoine à conserver. Tant de générations se sont données à fond pour les entretenir et les mettre en valeur, qu’ils méritent mieux que des plantations d’éoliennes géantes.

Cette problématique actuelle causée par cette abondance de sangliers doit aussi nous interpeller.

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