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Le mythe de la cascade trophique

Le mythe de la cascade trophique

Les bienfaits qu’aurait générés la réintroduction de Canus lupis dans le parc national étasunien de Yellowstone font souvent référence dans plusieurs milieux. Problème ! Il s’avère que la théorie soutenue de la cascade trophique ne tient pas la route. Retour sur la construction d’un mythe sur la toile.

Texte de Vincent Gillioz, basé sur l’article du biologiste et auteur Gérard Guillot, de Zoom-nature, avec son aimable accord.

Qui n’a pas vu passer cette fameuse vidéo diffusée depuis quelques années sur la toile et qui vante les bienfaits de la réintroduction du loup au Yellowstone. Le retour du canidé aurait selon la belle histoire permis à l’écosystème de se régénérer. Grâce à la prédation des élans, les peupliers trembles et saules ont pu recoloniser les berges des rivières. Ce repeuplement se serait traduit par le retour des passereaux et autres oiseaux ainsi que des castors. Les carcasses produites auraient encore favorisé la population de grizzlys. Par ailleurs, l’évolution de la végétation arborée aurait transformé le bassin versant en atténuant l’érosion des pentes. Les rivières ont modifié leur cours avec moins de méandres et le régime hydrologique a changé. Ainsi, les loups auraient non seulement transformé l’écosystème, mais aussi la géographie physique. Leur présence aurait donc agi en descendant la chaîne alimentaire selon une cascade trophique. « Génial ! Superbe exemple d’écologie de la restauration ! La magie des équilibres retrouvés !… etc. » relève non sans ironie le biologiste Gérard Guillot sur son site Zoom Nature.

Rester critique

Sauf que le naturaliste s’est penché avec un peu d’attention sur ce soi-disant miracle de la nature décrit dans pas moins de vingt-cinq articles par William J. Ripple et Robert L. Beschta. Et comme beaucoup d’autres auteurs, il y a trouvé pas mal de failles, d’ordre méthodologique et probablement idéologiques. L’article et ses nombreuses références scientifiques ne cherche pas à nuire au loup, ni à dire qu’il n’a pas sa place dans l’écosystème, mais plutôt à démontrer combien une théorie séduisante peut être reprise sans le moindre esprit critique, par les médias et le monde scientifique.

Extraits choisis :

• En 2010, une étude menée par d’autres scientifiques s’est concentrée sur les fameux trembles, censés être en première ligne comme bénéficiaires du retour des loups. (…) Mais les données compilées n’indiquaient nullement un brusque arrêt du recrutement par le passé, et corroboraient plutôt une augmentation graduelle des wapitis qu’un brusque changement de comportement suite à la disparition des loups en 1920. Plus troublant : les estimations de la survie relative des jeunes trembles indiquaient qu’ils ne tendaient pas nettement à raugmenter, en dépit de la forte population de loups désormais installée ! Enfin, un test expérimental de l’hypothèse de la cascade trophique a montré que les impacts du broutage des wapitis sur les trembles ne diminuent pas sur les sites où le risque de prédation par les loups est maximal ! Mais pourquoi des résultats aussi différents alors que l’équipe initiale avait elle aussi étudié les trembles comme indicateurs d’un effet des loups ? Il s’agirait d’un problème méthodologique : la première avait observé seulement les plus grands trembles (donc les plus anciens) et pas l’ensemble des peuplements comme dans cette nouvelle étude. Petit « détail » qui change tout dans l’appréciation finale !

• Une synthèse de diverses études parue en 2014 explore justement toutes les causes possibles du déclin des wapitis. Pendant la même période que le retour des loups, les grizzlys dont la protection a été renforcée ont augmenté et leur prédation s’est fortement accentuée sur les jeunes wapitis, notamment du fait de la raréfaction de deux de leurs nourritures principales : la truite fardée (concurrence espèce invasive) et les graines du pin à écorce blanche (maladie, changement climatique). Les populations de pumas ont aussi augmenté sur cette période. La gestion de chasse des wapitis a fortement évolué dans la zone périphérique du Parc : dans la décennie qui a suivi le retour des loups, les prélèvements sont passés de 6 à 9% par an et même 17% avant de baisser fortement suite au fort déclin. Conjointement, la région a connu une longue période de sécheresse. Donc, dur d’affirmer que seuls les loups sont responsables du déclin des wapitis ! L’étude précédente  avait d’ailleurs montré qu’il n’y avait pas de lien entre présence du loup et absence de wapitis ! En fait, il s’avère extrêmement difficile de démontrer que l’écologie de la peur fonctionne réellement sur de tels grands animaux !

• Les auteurs de cette synthèse ont donc posé un verdict sévère : « une cascade trophique est une construction intellectuelle dans un monde imaginaire de chaînes alimentaires simples pilotées par dynamique d’équilibre. Par opposition, la plupart des écosystèmes sont non contrôlés et impliquent de multiples réseaux alimentaires complexes guidés par dynamique de non-équilibre.

• Comment se fait-il que cet exemple ait ainsi pris une dimension médiatique qui l’a conduit au statut de dogme erroné ? C’est que l’acteur principal, le loup, ne laisse pas grand monde indifférent : n’en déplaise à nombre de nos « protecteurs de la nature armés », le grand public aime les loups et ceux-ci fascinent par leur organisation sociale et leurs capacités physiques, d’endurance notamment. Ainsi, l’idée que les loups soient bons pour l’écosystème a forcément plu d’emblée et séduit un large public avec une raison de plus de les protéger. En fait, les loups ne sont ni bons ni mauvais pour un écosystème : cela ne relève que d’une appréciation relative dans un système de valeurs donné !

• Mais cet exemple apporte une autre facette qui fascine tout autant avec l’idée de régulation par le haut et du mythique équilibre de la nature. On rejoint ici la vieille idée de climax pour la végétation dont on sait maintenant qu’elle n’a pas de réalité. En fait, les divers facteurs évoluent sans cesse dans diverses directions avec sans cesse de nouveaux intervenants et des perturbations imprévisibles : on se trouve dans un état dynamique de déséquilibre et ça sonne bien moins rassurant que le fameux équilibre. 

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