LES CONSÉQUENCES DE TROIS GUERRES 
POUR LA FAUNE ET LA CHASSE

LES CONSÉQUENCES DE TROIS GUERRES 
POUR LA FAUNE ET LA CHASSE
Si les conflits armés sont une calamité pour les populations humaines, ils peuvent avoir des effets favorables pour des espèces sauvages. Le fait que les hommes soient occupés à chercher à se détruire a pour résultat de laisser la faune en paix. Et, bien évidemment, ces mêmes animaux ignorent tout des limites internationales entre états.

Texte et illustrations de Bernard Reymond

 

Guerre franco-allemande 18701871

Le docteur Henri Vernet, dans ses Souvenirs et observations cynégétiques paru en 1908, évoque la situation du chevreuil en Suisse. Vers 1850, on peut considérer cette espèce comme disparue. Il reconnaît que la chasse anarchique pratiquée à cette époque en est la cause principale. Mais il invoque aussi la « part des chiens courants vagabonds, trop à la mode dans notre pays ». Par la suite, vers 1868 et 1869, il cite quelques rares apparitions sur notre territoire, notamment dans la région de Saint-Cergues VD et dans le canton du Jura.

Puis, par la suite, cet auteur déclare « La présence de ces chevreuils isolés n’était cependant pas un pur hasard ; un mouvement presque insignifiant d’abord se dessinait distinctement. La guerre déclarée, de grands déploiements de troupes se firent à nos frontières ; puis survinrent l’occupation de l’Alsace, le siège de Belfort, les combats de Bourgogne, la marche de l’armée de l’Est, les rudes journées sur la Lizaine, le Lormont et enfin la retraite sur Pontarlier. Ce bruit continu n’était certainement pas du goût des chevreuils ; la première petite immigration en Suisse s’accentua fortement, et beaucoup d’animaux durent passer la frontière ; nous arrivons forcément à cette conclusion, car de suite après la guerre se trouvait dans le Jura, non plus seulement par-ci par-là un individu isolé, mais un vrai petit peuplement, pas riche d’abord, mais assez régulièrement répandu.»

Ajoutons que l’hypothèse de loups venant de France à la suite de la débâcle de l’armée de l’Est est plausible. Ainsi, ce serait l’explication des problèmes apparus avec les animaux de rente dans le Jura vaudois et à l’origine de la grande battue ordonnée par le Gouvernement vaudois en 1894.

Première guerre mondiale 19141918

Les premiers jours du mois d’août, avec le début des hostilités, mobilisation générale et interdiction de la chasse. L’année précédente, dans le canton de Vaud, 1252 permis avaient été délivrés. Dans le numéro de décembre 1914, un chasseur exprime ses réflexions et ses ressentiments. « Il n’était pas, en effet, à supposer que la totalité des chasseurs privés de leur sport favori et beaucoup d’un profit important, renonceraient de bonne grâce à ne tirer aucun coup de fusil.» Plus loin, il fait allusion au braconnage, estimant que la surveillance n’est plus exercée. Et il met en cause l’armée. « Ils (les braconniers) ont été singulièrement aidés par la présence de troupes dans de nombreuses localités et, ce qui est plus grave, par la complicité plus ou moins avouée de certains commandants et pour tout dire, même de l’autorité judiciaire militaire.

» Dans diverses localités de certains cantons que nous ne voulons pas nommer, le groupement des troupes a suscité des appétits particuliers, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Le civet de lièvre et la perdrix aux choux n’étaient à dédaigner sur aucune table, fût-ce celle d’un état-major de n’importe quelle arme.

» Un détachement de montagne signale la présence à proximité de son campement d’un chamois. L’officier déclare : Ma troupe a faim, je réquisitionne le chamois. Ceci dit, il part armé d’un de nos bons fusils à répétition, dont l’usage pour le chamois est défendu, et occit le chamois qui est consciencieusement dévoré.»

La justice civile, nantie du cas, s’émut et voulut faire une protestation en signalant le cas à la justice militaire. Après divers atermoiements, les officiers coupables furent punis. Mais l’auteur de l’article conclut de la manière suivante : « Bien entendu les civils, forts de cette mansuétude, ne se gênent plus, se disant avec une apparence de raison : autant moi qu’un autre, et le cas échéant, ils mettent sur le dos des militaires leurs propres délits, sans compter qu’ils trouvent chez eux un facile débouché pour leurs produits de contrebande.»

Il est évident que dans ces périodes de crise, de rationnement et de restriction, tout gibier et poisson étaient les bienvenus. Et en 1915, 16, 17 et 18, l’Etat de Vaud a délivré respectivement 1046, 1023, 986 et 1193 permis. Profitant d’un congé, quelle joie pour un militaire-chasseur, de ramener un lièvre pour la table familiale !

 

Deuxième guerre mondiale 1939-1945

L’histoire se répète en 1939. Le 28 août 1939, le Conseil fédéral décrète la mobilisation des troupes de couverture frontières. Puis c’est la totale entre le 29 août et le 2 septembre. Tout le pays est sous les armes et la chasse est fermée. L’espoir d’un rapide retour au foyer s’amenuise et la société sait qu’elle en aura pour longtemps. Les préoccupations sont la famille, le travail et la survie du pays.

Pas de chasse en 1939 ! Ses adeptes passeront l’automne et l’hiver dans les rigueurs du service et loin des joyeux aboiements de leurs chiens et des plaisirs cynégétiques.

Par la suite, certains privilégiés pourront retrouver la paix des bois et des campagnes. En 1940, 41, 42, 43, 44 et 45, l’Etat de Vaud a délivré respectivement 686, 689, 773, 836, 904 et 1141 permis. Comme pendant la première mobilisation 14-18, ces chasseurs âgés ou en congé militaire ont certainement savouré ces retours à la liberté. Quel intense plaisir de quitter la dure discipline du service pour se replonger dans le monde merveilleux de la nature sauvage ! Et, cerise sur le gâteau, récolter de la bonne venaison pour les siens durant ces périodes où la nourriture avait pris une telle importance…

Donc, dès la deuxième année du conflit mondial, la chasse a pu reprendre plus ou moins normalement, en dehors de vastes zones dites « militaires ».

Conséquences pour le gibier

Durant toutes ces années d’occupation, nos amis et voisins français ont dû se plier à de très dures mesures de l’occupant allemand, dont la mise sous séquestre de toute arme, de chasse et autre. 

Dans ces conditions, on peut imaginer que les bêtes sauvages ont pu se développer dans tous les massifs jurassiens, cela même si ces pauvres populations franc-comtoises étaient dans l’obligation de faire des prélèvements de survie ! Celui qui était capable de tendre un collet devenait un précieux pourvoyeur de viande. Chez nous également, la braconne a été pratiquée à plus ou moins large échelle, d’autant que la gendarmerie avait d’autres missions prioritaires.

 

 

Expansion du chevreuil

Il est intéressant de consulter les statistiques de la chasse vaudoise. De 1933 à 1938, on tire respectivement 81, 138, 197, 293, 303 et 349 chevreuils. De 1940 à 1945, on tire respectivement 670, 709, 892, 753, 765 et 1295 chevreuils !

Et après la guerre, les prélèvements augmentent sensiblement avec 1352 chevreuils tirés en 1947, 1383 en 1948, 1506 en 1949 et 1583 en 1950 !

Ce développement spectaculaire des populations de chevreuils m’a été rapporté par ceux qui l’ont vécu, notamment par mon père, garde-forestier à Vaulion, qui se faisait un plaisir de nous raconter ses nombreuses observations. 

Par contre, durant toutes ces années précitées, le sanglier est resté un animal rare et presque inconnu. Au terme de plusieurs saisons, les prélèvements se comptent sur les doigts de la main. Il faudra attendre le milieu des années septante pour voir vraiment l’espèce « démarrer ». Mais alors, après, quelle explosion démographique !

Quid du lièvre?

Lorsque l’on consulte ces mêmes statistiques, on constate que le lièvre a été le principal gibier pendant longtemps. En 1933, la statistique n’est pas une obligation légale, mais les chasseurs sont invités à donner leurs résultats à la Fédération Diana. Ce sont les premiers chiffres à notre disposition. Les quelque 70 % des feuilles rentrées indiquent des tableaux de chasse en réalité bien supérieurs. C’est en 1960 qu’elle a été rendue obligatoire.

En 1938, les chasseurs annoncent 3397 lièvres. De 1940 à 1945, respectivement 4039, 3477, 4478, 5846, 5144 et 6046 lièvres tirés. Après la guerre, les prélèvements sont importants, notamment en 1947 avec 6434 lièvres tirés.

Réflexions

Ce retour dans le passé démontre que les générations d’avant ont connu des époques bien difficiles. La nourriture avait, rappelons-le, une grande importance. Aucun gaspillage, aucun morceau de pain à la poubelle ; il fallait être débrouillard et malin. Les activités de cueillette, les produits de la nature ont contribué au ravitaillement des populations dans des proportions certes modestes, mais quand même pas négligeables. La chasse, la pêche ont non seulement apporté de précieuses protéines, mais aussi de la joie et du réconfort. 

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