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L’IMPOSSIBLE TRAQUE  DES «TARÉS  DU  RHÔNE»

L’IMPOSSIBLE TRAQUE  DES «TARÉS  DU  RHÔNE»

Chaque année, durant le mois d’octobre, une poignée de pêcheurs jettent dans le fleuve leurs leurres et leurs derniers espoirs de toucher celle qui peuple leurs rêves: la truite lacustre.

Texte et photos de Sami Zaïbi

 

Ce sont les irréductibles. Ceux qui, alors que tous les autres pêcheurs ont remisé leurs cannes, enfilent leurs gants, chaussent leurs bottes et vont affronter le froid, pendant des heures, dans l’infime espoir de n’avoir ne serait-ce qu’une touche. Alors que, dans les cantons de Genève, Vaud et Valais, la pêche en rivière ferme fin septembre ou début octobre, pour laisser les salmonidés frayer tranquillement, elle demeure ouverte dans la partie basse du Rhône valdo-valaisan jusqu’au dernier dimanche d’octobre. Ce sont donc sur les rives canalisées du fleuve alpin que s’exilent les mordus des mordus pour une traque déraisonnable, qui n’a rien à envier à celle du saumon.

 

 

Quête de sensations fortes

C’est d’ailleurs à cette pêche qu’est destinée la canne que sort Benjamin Hoffer, 38 ans, du coffre de sa voiture. L’habitant de Cuarnens, dans le canton de Vaud, est un fou parmi les fous: alors que la plupart des forçats de cette traque misent sur des poissons nageurs virevoltants et des cuillers aguicheuses, lui propulse des streamers et des tubeflies, de grosses mouches plongeantes qu’il fabrique lui-même. C’est moins efficace que les autres techniques, mais si le miracle d’une attaque se produit, le moment que vivra Benjamin constituera une sorte de Nirvana de la pêche: le plus beau poisson de nos eaux, avec la plus belle technique, celle qui offre le plus de sensations.

Si cette traque est si ardue, c’est parce qu’elle repose, comme la pêche du saumon, sur un principe aussi insensé que paradoxal: faire mordre un poisson qui ne se nourrit plus. La truite lacustre remonte chaque automne et hiver les affluents de son lac afin de se reproduire. Comme les saumons, elle arrête dès lors de s’alimenter afin de préserver son énergie pour l’ascension et la fraie. Pourtant, comme les saumons, il arrive de temps en temps que les truites lacustres mordent quand même. Pourquoi? «Il y a une part de jeu, une part d’agressivité, une part de réflexe… imagine Benjamin. Mais le mystère reste entier.»

 

Probabilité presque nulle

Nous nous trouvons à «La Mêlée», vers Aigle. C’est là que la Grande-Eau, une rivière alpine prenant sa source aux Diablerets, se jette dans le Rhône. Cette confluence, synonyme d’eau oxygénée et de courant, tout ce qu’apprécient les truites, est la Mecque de cette traque. D’ailleurs, peu après mon rendez-vous fixé à 8 heures avec Benjamin, d’autres voitures affluent. D’autres «tarés du Rhône», observe le moucheur, sourire en coin, avant de les saluer. Au fil des heures passées à «peigner» la zone chaque week-end d’octobre, année après année, tous ont fini par se connaître, créant une communauté soudée face à la difficulté de la tâche.

Sur le bord de la route, Benjamin assemble à deux mains sa canne mesurant 14 pieds (4,3 mètres), avec laquelle il a pêché le saumon et la truite de mer sur quatre continents, pendant un tour du monde en van qui devait son itinéraire plus à la pêche qu’à autre chose. C’est quand il monte un énorme moulinet contenant une soie épaisse que je réalise la puissance des salmonidés que l’on va chercher. «On parle de poissons pouvant atteindre plus d’un mètre et dix kilos», rêve Benjamin. Mais la rançon du gabarit réside dans la rareté des touches. «Tu es sûr de ne pas attraper un poisson de la journée. Presque», assène-t-il. C’est pour ce «presque» qu’il a mis son réveil ce dimanche et le fera jusqu’au dernier d’octobre.

 

 

De la technique et du matos

Puis ce passionné de mouche depuis l’âge de 13 ans enfile son lourd et onéreux attirail de pêche et l’on se dirige vers le spot. Sur le chemin qui descend le talus du canal, on discerne, deux mètres au-dessus du fleuve, une ligne de sédiments qui témoigne de la crue d’il y a une semaine, quand il avait atteint un débit de 800 m3. C’est bon signe: les truites remontent lorsqu’il y a de gros débits, il y a donc de bonnes chances que beaucoup soient déjà arrivées à «La Mêlée». En plus, ce jour-ci, le fleuve est revenu à 120 m3, un débit plus propice à la pêche. Les conditions sont donc idéales.

Benjamin se poste sur la plage de galets vomis par la Grande-Eau et commence à «fouetter», ce geste spectaculaire et caractéristique de la pêche à la mouche. Il effectue des spey casts, ou lancers roulés en français, qui consistent à faire valser à deux mains, d’avant en arrière, la lourde ligne. Il propulse à une vingtaine de mètres, exclusivement en aval, sa touffe de poils afin de la faire nager dans le courant et ainsi imiter la fuite d’un petit poisson. Avec son bas de ligne plongeant, il essaie de se rapprocher un maximum du fond, là où se tiennent en général les truites. Pour ma part, je tente ma chance avec une petite cuiller argentée devancée d’une plombée de quinze grammes, pour bien gratter le fond. S’ensuit dès lors la longue litanie des gestes répétés.

 

Croire sans voir

Lancer. Ramener. Lancer. Ramener. Le geste devient automatique. La répétition le rend abrutissant. Contrairement à d’autres pêches, on insiste pendant des heures sur le même poste, sur la même veine d’eau dont on est sûr que, sous les reflets des montagnes avoisinantes, elle abrite le poisson d’une vie. Parce que les truites sont là, c’est certain. Hier, au même endroit, un spécimen de 78 centimètres a été mis au sec. Et un confrère, en train de rendre les armes, nous montre la photo d’un poisson aperçu un peu plus loin, tout au bord. Sous les reflets, déformée par les remous, on reconnaît la silhouette élancée d’une lacustre encore argentée (elle brunira au fil de son séjour dans la rivière) et longue d’au moins 80 centimètres.

Donc elles sont là, on en a désormais la preuve. Juste là, à quelques mètres de nos pieds, certainement à quelques centimètres de nos leurres dont la trajectoire reste désespérément inviolée. Mais on ne les voit pas, la faute à cette eau qui, en dévalant les Alpes, s’est chargée de limon pour devenir aussi opaque qu’un écran de fumée. Alors, quand on propulse la mouche, le poisson nageur ou la cuiller dans ce potage, on le fait avec la conscience de la possibilité d’une touche mais sans parvenir à se débarrasser de l’impression de pêcher dans un trou noir. Il nous faut croire ce que l’on ne peut voir. Il y a décidément une connotation religieuse dans cette traque infernale.

Poisson d’une vie

À midi, les quelques pêcheurs de notre rive vaudoise allument un feu de bois pour retrouver la sensation des mains et des pieds, et revoir les photos de trophées glânés par le passé pour se redonner espoir. «Je déteste pêcher ici», peste Kamran. Il y a cinq ans, ce grand brun d’origine iranienne était venu chaque week-end d’octobre, le samedi et le dimanche, du matin au soir, avec pour seul résultat deux poissons décrochés. «J’en suis encore dégoûté», lâche celui qui a dû patienter des années avant de prendre sa première «blanche». Je lui demande son âge: «35 ans», répond-il avant d’ajouter, songeur, «je suis à la moitié de ma carrière de pêcheur». S’ensuit un débat sur l’âge jusqu’auquel il est encore possible de pêcher, avant que Benjamin ne conclue: «Mourir dans le Rhône, tracté par un poisson de plus d’un mètre, voilà une belle mort…»

Alors, sans prévenir, juste devant notre feu, une lacustre saute puissamment hors de l’eau, laissant apparaître pendant une fraction de seconde sa robe mouchetée, avant de retomber à grand fracas dans les eaux verdâtres. Juste pour nous dire bonjour. On en reste bouche bée. Mais rien n’y fera. Les «tarés du Rhône» pêcheront jusqu’au crépuscule, sans succès. Malgré tout, ils reviendront dans une semaine.

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