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LA MARMOTTE, MÉDECINE  DES ALPES

LA MARMOTTE, MÉDECINE  DES ALPES
Près de sept mille marmottes sont prélevées chaque année dans le pays,
soit à peu près autant que de sangliers. Point sur une chasse méconnue,
dont le produit peut être valorisé bien au-delà de la viande.

Texte et photos de Vincent Prétôt

 

Le petit animal offre au chasseur de belles émotions, il est discret et méfiant, malin et aguerri par son lieu de vie. Son sens de la famille lui alloue une protection optimale face aux prédateurs. Ses colocataires de terrier mettent à disposition une véritable armée d’yeux pour la surveillance du sol et des aires. Quand quoi que ce soit paraît anormal, un sifflement rapide claironne un rapatriement immédiat de toute la famille dans les vastes terriers. Et si le chasseur a eu la discrétion et le savoir-faire indispensables pour se placer à bonne distance de tir, il lui faut encore se concentrer car la cible n’est pas grande, 70 cm pour un poids de 9 kg.

Approche tyrolienne

Les marmottes apprécient particulièrement les bains de soleil et la chaleur que celui-ci procure, un point qui en fait l’une des rares espèces que l’on peut chasser sans avoir à se lever tôt le matin. Au contraire, mieux vaut prendre son temps et chasser aux heures déjà chaudes. C’est ce que nous avons fait ce matin de septembre, mon guide Michaël et moi-même. Le jour était déjà bien levé quand, après avoir pris un café et échangé avec le propriétaire de la typique auberge tyrolienne sur la chasse et le gibier de la région, nous avons pris le chemin des cimes.

Chaussés et armés, nous avons rapidement quitté la route pour plonger dans une marée de rhododendrons densément blottis autour des pieds de mélèzes aux aiguilles verdoyantes et dansantes dans la brise du vent montant. À chaque pas, j’imaginais qu’un petit coq allait nous partir dans les pieds, en fuyant bruyamment dans un fracas d’ailes sombres. Aucun ne l’a fait, mais un beau brocard, magnifiquement développé malgré son lieu de vie alpin, nous a donné nos premières émotions de la journée. Bond après bond, il est monté en direction du découvert et hors des rhododendrons détrempés pour rejoindre un paysage plus ouvert et dénudé, entre blocs de granite et champs jaunissants, entrecoupés de ruisseaux et rivières blanches. Nous avons suivi son chemin pour rejoindre la combe où nous pensions trouver des marmottes.

 

 

Premier cri

Nous ne les avons pas vues du premier coup, mais un cri strident nous a aidés à diriger nos optiques dans la bonne direction. Sautant d’un bloc de granite à l’autre, nous avons croisé le chemin de la première marmotte à distance de tir, mais nous avons préféré rire de la jeune insouciante en continuant notre chemin. Mais les choses se sont ensuite corsées. Le paysage est devenu plus lisse, et mon guide et moi avons dû évoluer à plat ventre pour atteindre le dernier repli de terrain offrant un minimum de couvert pour finir notre approche. Les marmottes étaient encore loin, 180 m pour la plupart. Elles jouaient, se battaient, grattaient le sol et mangeaient les herbes environnantes. Elles couraient se réfugier dans leurs trous avant d’en ressortir aussitôt, offrant un spectacle de manège en plein air. Après quelques essais pour me mettre dans une position stable, je pouvais affirmer qu’à 150 m, je serais capable de faire mouche. À cette distance, nous étions sûrs que la balle de 222 aurait l’énergie suffisante pour tuer proprement. Nous avons alors attendu qu’une belle marmotte se rapproche de nous.

Patience et longueur de temps…

Soudain, un beau spécimen a traversé la zone ouverte et s’est glissé dans un trou. Il entrait, sortait, recommençait, regardait d’un air méfiant dans notre direction, mais ne s’est jamais suffisamment éloigné de son terrier pour offrir une bonne occasion de tir.

Après une heure de patience payante, notre gibier s’est enfin décidé à se dégourdir un peu les pattes, il est entièrement sorti de son trou. Il a fait quelques mètres et s’est arrêté un bref instant. Mon percuteur était déjà tendu, mon souffle s’est coupé et mon doigt s’est gonflé. La balle a volé et touché la petite cible en pleine épaule. L’animal s’est effondré sur place. Mon souffle a repris et un large sourire est apparu sur le visage de Michaël.

J’ai alors eu droit au florilège des plus belles traditions, bien ancrées dans la culture cynégétique autrichienne, les « Waidmannsheil » de félicitations, la brisée pour l’animal ainsi que celle pour le chasseur, trempée dans le sang et présentée de la main gauche sur le chapeau du guide, tandis que de la droite le chasseur accueillait une solide poignée de main. Et pour souligner tout cela, un verre de schnaps évidemment… mais chut !

Marmottes sous stéroïdes

Cela fait bien longtemps que les
vertus thérapeutiques de l’huile de marmotte sont connues. On retrou-
ve des traces écrites de l’utilisation de ce suif pour soulager les rhumatismes et autres maux semblables, dans un livre de pharmaciens vieux de plus de cinq cents ans. On sait également que les habitants des vallées alpines reculées l’utilisaient pour soigner les entorses, les muscles douloureux et les articulations capricieuses. Leur accès à la médecine étant limité par leur isolement géographique, les montagnards ont dû trouver une solution sur place, avec ce qu’ils avaient autour d’eux à disposition dans la nature.

Ce n’est que dans les années septante que la graisse de marmotte a officiellement été testée en laboratoire. Il a été prouvé qu’elle contenait des corticostéroïdes, un agent naturel apparenté à la cortisone, une hormone produite entre autres par nos glandes surrénales, essentielles à la régulation des fonctions de l’organisme et un puissant anti-inflammatoire.

Valorisation de la chasse

Alors qu’il souffrait de graves douleurs aux mains, et après avoir
essayé de nombreux traitements différents, le beau-père d’Andreas Schmid, fondateur de la firme Puralpina à Frutigen, a essayé la graisse de marmotte. Celle-ci s’est avérée être le soin le plus efficace pour son mal. Fort de ce constat, Andreas a commencé à faire des recherches et a d’abord développé une huile pure qu’il a vendue à ses amis, ses collègues et sur quelques foires au milieu des peaux de renards issues de ses chasses d’hiver. Triste de ne pouvoir utiliser au maximum les animaux après le tir, il a tenté de diversifier les utilisations des produits secondaires de sa passion : peaux, crânes, os, viande et graisse.

Au début des années nonante, Andreas s’est associé avec un herboriste, génie des plantes de montagnes, et ils ont développé la pre-
mière crème de marmotte. Le chasseur s’occupait des animaux, l’herboriste du mélange de plantes. Leur but commun : développer un produit de bonne consistance, durable, qui permette de soulager les douleurs musculaires et articulaires.

Question de température

La consistance de la crème s’est avérée être le problème majeur. Quand les marmottes hibernent, leur température corporelle baisse jusqu’à atteindre cinq degrés. Leur rythme cardiaque ralentit pour ne battre que trois à cinq fois par minute. Ce métabolisme a pour but de limiter la consommation d’énergie en hiver. La graisse accumulée durant l’été et l’automne représente l’unique source d’énergie disponible durant cette période de léthargie. Mais pour que leur corps puisse la transformer en énergie, elle doit rester relativement liquide à assez basse température, contrairement à la graisse du chamois ou du cerf dont la masse adipeuse ressemblera à du beurre lorsqu’elle est froide. 

Forts de ce constat, les chercheurs ont alors trouvé un mélange de graisse de marmotte comme agent actif, et de chamois ou de cerf comme régulateur de texture. Un mélange d’huiles essentielles de plantes aux effets reconnus complète la mixture thérapeutique. Cette crème est ainsi composée uniquement de produits naturels, issus de la chasse suisse.

Pour l’actuel codirecteur de l’entreprise Puralpina, ce produit est plus suisse que le Toblerone. Et ila raison !

Depuis bientôt dix ans, les consommateurs ont pris conscience de l’importance de l’origine des produits. Ils lisent les étiquettes, se questionnent sur la provenance, la méthode de fabrication, le respect des règles, de l’homme et de la nature. Le recours à la graisse de marmotte représente ainsi une forme de solution à des problèmes modernes. Une seule marmotte permet la production de deux cents pots de crème. Profitons-en !

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