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Il y a une septantaine d’année, un virus…

Il y a une septantaine d’année, un virus…

Inquiets, soucieux, incrédules, dubitatifs, nous passons par tous les états d’âme avec ce satané virus. Un flot d’informations, parfois contradictoires, ne nous facilite pas la vie.     

Texte et illustrations de Bernard Reymond

Les causes de la pandémie animent les débats. Que s’est-il vraiment passé à Wuhan en fin d’année 2019 ? A mon humble avis, une explication tient la route. Ce serait bel et bien la transmission du Covid-19 depuis des animaux consommés, selon la tradition chinoise, chauves-souris et autres pangolins, qui est à l’origine de cette catastrophe mondiale.

Ainsi, on n’a pas respecté les engagements concernant la protection d’espèces protégées et menacées ; le pangolin en fait partie. D’autre part, les conditions d’hygiène déplorables sur les marchés de ces mégapoles sont une réalité.

Nous mesurons aujourd’hui les dommages terribles causés par tous ces virus. La pandémie actuelle m’a rappelé des souvenirs des leçons d’histoire ; la peste au Moyen Age, la grippe espagnole après la première guerre mondiale, etc.

Un virus qui a eu de graves conséquences, en 1952

Cette année-là, dans le département de l’Eure-et-Loir, à quelque 35 km au nord de Chartres, en région Centre Val de Loire, traversée par la Blaise, au sud-ouest de Paris, un médecin, M. Paul-Félix Armand-Delille, a introduit dans son domaine clos de Maillebois, le virus de la myxomatose.

J’ai recueilli des informations concernant ce personnage très controversé, c’est le moins qu’on puisse dire ! Né à Fourchambault en 1874, il étudie la médecine et obtient son doctorat en 1903. Il devient professeur à la Faculté de médecine de Paris, spécialiste dans les maladies infectieuses chez les enfants. Au cours de la Première Guerre mondiale, il effectue d’importants travaux sur le paludisme, pour lesquels il est fait commandeur de la Légion d’Honneur.

A la suite du succès d’une expérience réalisée à grande échelle en Australie, il décide d’introduire le virus de Sanarelli dans les 300 hectares de la propriété de son château. Il estime le lieu suffisamment clos pour éviter toute propagation.

Après avoir inoculé à deux lapins des virus acquis auprès d’un laboratoire de Lausanne, il réussit rapidement à éradiquer la population sur son domaine avec 98 % de morts en seulement six semaines. Une interrogation : le Canton de Vaud ne porte-t-il pas une part de responsabilité dans cette affaire ?

Quatre mois plus tard, la découverte d’un cadavre de lapin infecté à 50 km laisse penser que le virus s’est échappé. Dans l’année qui suit, en France, 45 % des lapins sauvages meurent de la maladie ainsi que 35 % des lapins domestiques. La maladie se propage au reste de l’Europe de l’Ouest, détruisant les populations de lapins aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne et jusqu’en Afrique du Nord.

>L’effet sur la population de lapins en France est catastrophique. Au cours des quatre années qui suivent la dissémination du virus, le nombre total de lapins abattus par les chasseurs diminue de 98 %.

>Cette maladie d’origine sud-américaine affecte surtout le lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus), mais son éradication peut aussi avoir de graves conséquences sur ses prédateurs, en particulier le lynx ibérique.

Armand-Delille s’est trouvé alors à la fois condamné par les chasseurs et félicité par les agriculteurs et les forestiers. Poursuivi par la justice en janvier 1955, il est reconnu coupable et condamné à une amende de 5000 francs. Cependant, en juin 1956, il est récompensé d’une médaille par le directeur général honoraire des Eaux et Forêts. Il est mort le 4 septembre 1963, à 89 ans, dans son château de Maillebois.

Impact sur la chasse populaire

Avant l’épidémie, on estimait que pour 90 % des chasseurs de France, le lapin était le gibier de base. Cette espèce se raréfiant mais sans jamais disparaître, les porteurs de fusil se sont rabattus sur d’autres espèces de petit gibier, avec les conséquences que l’on peut imaginer.

Cela d’autant plus que les effectifs de grand gibier étaient plutôt faibles à l’époque et n’avaient rien à voir avec ce qu’ils sont aujourd’hui. La gestion moderne, les plans de tir ont donné des résultats que l’on n’imaginait pas.

Après tant d’années, beaucoup de choses ont changé dans les mentalités, l’agriculture, la sylviculture, la chasse, la nature en général, la qualité de vie. Comme relevé plus haut, beaucoup ont jugé M. Armand-Delille avec une extrême sévérité. Mais beaucoup d’autres se sont réjouis  que les gros effectifs de ce petit animal aient fondu comme neige au soleil. Ainsi, moins de soucis pour défendre les cultures, les plantations. Moins de frais pour installer des grillages, des protections. C’est dans la nature de l’homme de défendre son patrimoine.

Heureusement, en France et dans de nombreux pays, le lapin de garenne n’a pas disparu, bien au contraire, même si la myxomatose réapparaît périodiquement. Robert Hainard, dans son livre sur les mammifères d’Europe, a bien résumé le bilan du petit lagomorphe :

« La myxomatose introduite volontairement s’est répandue à peu près dans toute l’Europe et a profondément modifié le statut du lapin, le détruisant à 90-95 % dans les populations denses, à 30-40 % dans les populations clairsemées. Le lapin est réapparu ensuite, en moindre quantité, mais de nouvelles flambées de la maladie
repassent fréquemment. »

Des campagnes de vaccination ont eu lieu. La vieille méthode de la chasse au furet a favorisé les captures pour inoculer les animaux. Les résultats n’ont pas toujours été à la mesure des espérances. Aussi, d’importantes études et recherches ont été engagées. On est arrivé à mettre au point une vaccination naturelle. On a réussi à élever et inoculer des puces spécifiques aux lapins. Elles injectent elles-mêmes le vaccin lorsqu’on les lâche dans les terriers fréquentés, une méthode que l’on doit beaucoup aux travaux du professeur Pierre Saurat.

Malgré l’apparition d’une autre maladie, La V.H.D. (Viral Haemorrhagic Disease), grâce à sa forte capacité de reproduction et une politique de gestion remarquable, l’espèce a été sauvée. Les énormes efforts des sociétés, associations et fédérations de chasse ont finalement atteint leur but.

Cette « expérience » est une formidable démonstration des terribles effets d’un virus issu d’un autre continent et « manipulé » par l’homme.

Situation actuelle du lapin en France

Nous savons combien les équilibres sont parfois fragiles et que les profondes transformations dans l’agriculture, au début des années septante, ont eu un fort impact sur le petit gibier en général. Les campagnes ont été profondément modifiées, avec les remembrements, les remaniements parcellaires, avec  suppression de haies, élimination de zones humides, réseau de chemins bétonnés, etc.

Malgré une telle catastrophe sanitaire, tant de transformations dans l’habitat, les lacets des braconniers, tant de moyens déployés contre lui, le lapin est toujours bien présent.

Aujourd’hui, nos voisins d’outre-Jura tirent des milliers de lapins. C’est une chasse restée populaire, toujours importante dans le milieu rural.

Quid de la Suisse ?

Selon R. Hainard, il a été introduit à l’Île Saint-Pierre sur le lac de Bienne. Malheureusement, il a disparu il y a une trentaine d’années.

Pour le Valais, les introductions sont anciennes. Yvon Crettenand, du Service cantonal de la chasse, signale l’existence de trois colonies distinctes, dans la région de Sion – Vétroz, avec des effectifs stables évalués à plusieurs centaines. Ce qui est réjouissant c’est que cette population, importante pour notre pays, n’a pas connu des flambées de maladie comme c’est souvent le cas. Bien entendu, des mesures de protection des végétaux ont été prises. Des trois territoires peuplés, deux sont en réserve et une seule partie est chassable. Les quelques chasseurs intéressés prélèvent ainsi, chaque année, quelques sujets.

Par contre, dans le Chablais, le lapin a disparu il y a une quinzaine d’années.

Le garenne a colonisé le canton de Genève, en divers endroits, à partir d’animaux lâchés en France dans les années cinquante. Philippe Roch précise, dans l’ouvrage 10 ans sans chasse / Genève, Département de l’Intérieur et de l’Agriculture édité en 1984, que vers la fin des années soixante, des lapins se sont établis dans la région de Chancy, Avusy et Sézegnin. Plus tard, les régions de Puplinge, Chêne-Bourg, Villette et Sierne ont été colonisées. Les lapins se sont aussi rapprochés des zones urbanisées de Cologny, Frontenex et Chêne-Bougeries.

A Genève également, des problèmes de dégâts sont apparus, notamment des plants de vigne rongés. Et en 1976, la Commission de la faune a donné son accord pour que les gardes-faune puissent intervenir lorsque les dégâts sont importants et les mesures de protection inefficaces.

Les gardes ont démontré leurs capacités puisqu’ils tirent, en 1981, cent huitante-trois lapins ! Comme en France, ils ont aussi utilisé avec succès un furet dressé pour expulser les indésirables de leurs terriers. Les chasseurs, de leur côté, de 1963 à 1973, ont prélevé une moyenne de quarante lapins par saison.

Par la suite, on note des fluctuations importantes dans ces petites populations. Mais clairement la tendance va vers une diminution.

M. Alain Rauss, le chef actuel des gardes de l’environnement, donne les dernières informations : « Jusqu’à l’hiver 2005-2006, la dernière et seule colonie se situait à Bardonnex, dans le sud du canton où une quarantaine d’animaux étaient recensés. Puis, la maladie hémorragique virale sévit et réduisit drastiquement le nombre d’individus. Jusqu’à l’été 2008, la colonie se maintint avec un nombre très faible de lapins, estimé à moins de dix. »

En été 2008, des « garennes artificielles » sont mises en place, pour essayer de disperser les contacts entre lapins. Ces efforts obtiennent un certain succès puisqu’on arrive à une estimation de quinze à vingt individus, jusqu’en mars 2010. Hélas, en mars / avril 2010, une nouvelle vague de maladie hémorragique virale s’abat sur la colonie et l’impacte à nouveau fortement. La fin est alors inéluctable et les derniers lapins sont vus en octobre  2010.

Sources :

J.-Cl. Chantelat, La chasse guide vert / le petit gibier, Atlas.

Georges Cabanes, La chasse du lapin, Ouest France.

C. Lorgnier du Mesnil, Chasse Passion, Hachette. Robert Hainard, Mammifères sauvages d’Europe, Delachaux & Niestlé.

Wikipédia, Paul-Félix Armand-Delille.

Remerciements : Yvon Crettenand et Alain Rauss.

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