La fermeture est devenue plus un pèlerinage qu’une authentique partie de pêche. S’il y a quelques années, la fin de la saison laissait augurer quelques très belles prises, la raréfaction de la truite a relégué ces pêches d’antan dans les méandres de nos souvenirs. Heureusement, avec quelques astuces et une bonne mémoire, on peut fêter dignement la fin de saison avec la capture d’une ou deux truites d’anthologie… pas des monstres, mais des belles…

Il y a quelques années, dès la mi-septembre, les passionnés de grosses truites arpentaient les berges des embouchures des rivières dans le Rhône ou dans le lac, scrutaient les gravières à fond plat et toutes les zones de passage ou même de rassemblement des remontantes. A la cuiller, à la dandinette, au vairon tournant, les «dragueurs d’eau douce» battaient la flotte à la recherche des grosses. Certains de ces spécialistes ne pêchaient que celles-ci.

Mais pourquoi donc, à la fin de l’été, sur les calmes peu profonds du Rhône, particulièrement sur le plat d’Illarsaz, des truites énormes sautaient-elles hors de l’eau par dizaines dès le coucher du soleil ?

 

Le Stockalper, bien enclavé dans une abondante végétation finissante et allumée des feux de l’automne.

Tout s’allume…

Cette année, il a fallu s’inventer une trouée dans les brumes et le froid pour fêter dignement cette fermeture. L’été indien n’était pas au rendez-vous; il s’est borné à crachoter quelques rares rayons de soleil humides entre les coups de bise et les averses de ce petit crachin qui vous glace jusqu’à la moelle des os. Enfin, Francis et moi, «berclure en bandoulière par-devant», nous sommes partis pour une dernière exploration du canal, avant que ne se referme le rideau de nos illusions perdues.    

Première visite à la belle du fossé des Talons. Un trou dans la digue près de l’embouchure, juste derrière la planche, recèle au moins une fois l’an une truite qu’il faut marquer en rouge dans le carnet des prises. Le plus souvent, cette caverne est occupée à l’ouverture, car le poste est si riche en nourriture que des remontées d’automne s’y prélassent pour croître en âge et en sagesse, mais dont la destinée est abrégée par nos lignes criminelles.

Ce coup-ci, il a fallu un bon moment pour décider cette fario, car le froid venu, le niveau était à l’étiage. Mais elle a bien pris l’amorce et s’est retrouvée sur l’herbe du talus… pas si grosse que cela… belle, mais belle… Le dos gris brun, constellé de points noirs et rouges, le ventre jaune verdâtre comme il sied à une truite de canal bien née… Les pointes de nageoires allumées de  rouge orange et plus lumineuse encore : l’adipeuse, petit falot tempête, luisant dans le demi-jour de ce matin sombre.

Plus bas, nous visitons le coude de Barney. L’eau y est claire com-me du kirsch et manifestement les cavernes du virage se sont remplies de vase à ras bord. Même la hutte du castor a diminué de volume. Les branches fraîchement pelées par les dents du rongeur sont devenues rares. Mais bien enclavé dans une abondante végétation finissante et allumée des feux de l’automne, l’endroit a fière allure.

Dans un remous enchâssé entre algues et plantes, ce trou est parfois hanté par une grosse, dépassant parfois deux livres. Au coucher du soleil, je l’ai vue folâtrer en se gavant de gammares et de mouches. Mais l’endroit est peu accessible et n’accepte qu’un seul passage, l’agitation faisant fuir le poisson.

 

Les îles de la plaine se préparent à l’hiver…

Tout s’éteint… 

Hélas, cette année, la cache était inhabitée, vide de poisson hormis quelques épinoches qui lorgnaient tout de même vers l’appât bien trop gros pour elles.

Au bout du compte, la truite du fossé des Talons était même mince, mais bien là dans le panier et la fête fut belle. Nous avons pu nous consoler avec les traditionnels trois décis, histoire de se chauffer l’esprit à défaut du cœur et d’en raconter des anciennes pour recommencer à tirer des plans sur la saison prochaine.

C’était la fermeture !

Texte et photos Michel Bréganti

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.