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MARIO THEUS  RACONTE  LA CHASSE COMME  IL LA RESSENT

MARIO THEUS  RACONTE  LA CHASSE COMME  IL LA RESSENT
Chasseur, ingénieur forestier et réalisateur, le Grison Mario Theus signe avec In the wild – chasseurs-cueilleurs, un remarquable documentaire qui pose des questions sur notre relation parfois ambivalente avec les animaux sauvages et domestiques. Rencontre avec un passionné qui parle de la chasse comme personne.

Propos recueillis par Vincent Gillioz, photos de Mario Theus et Stefan Vogel.

 

Mario Theus, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?


J’ai 42 ans, j’ai grandi dans le canton des Grisons, dans le val Müstair. Je suis fils et petit-fils de chasseur. Mon père était également vétérinaire agricole, j’ai eu durant toute mon enfance et ma jeunesse des contacts avec les animaux domestiques et sauvages. J’ai commencé à chasser à l’âge de 20 ans, mais j’ai accompagné mon père depuis que j’ai 6 ans. J’ai fait des études universitaires en foresterie à l’ETH de Zürich. J’ai choisi ce cursus car je voulais exercer un métier qui me permette de passer une partie de mon temps sur le terrain plutôt que derrière un ordinateur dans un bureau. Mon premier stage après mes études était en
relation avec le suivi d’ours en Italie. Cette expérience m’a amené à m’occuper de suivi d’ours en Suisse, et je suis devenu malgré moi une sorte de spécialiste de l’espèce, même s’il n’y a pratiquement jamais d’ours sur le territoire. Mais ma fonction m’a permis de rencontrer Andreas Moser, biologiste, producteur et réalisateur de programmes sur la nature et les animaux à la télévision nationale. Il m’a recruté au début des années 2010 pour l’assister dans un projet sur le val Müstair, que je connais parfaitement. C’est à cette occasion que j’ai pu me former au métier de journaliste et documentariste. Je suis resté quatre ans à la télévision nationale, avant de devenir réalisateur indépendant, qui est mon activité actuelle.

 

Vos études en foresterie vous ont-elles appris beaucoup sur la faune ?


J’ai commencé l’ETH alors que j’étais déjà chasseur. J’ai réalisé durant cette période combien les forestiers avaient peu de connaissances sur la faune. Pour la majorité d’entre eux, les cervidés ne représentent qu’un problème à l’exploitation de la forêt. Ils ont une vision économique de celle-ci. Parfois écologique, mais avec toujours une perspective d’exploitation. Certains de mes professeurs disaient qu’un bon cerf était un cerf mort. Ils se positionnaient un peu comme certains chasseurs à propos du loup, qui ne le voient que comme un problème face au gibier. Cet état de fait m’a beaucoup appris, en réalisant que les forestiers devaient d’abord apprendre sur le cerf, plutôt que de le considérer comme une nuisance. J’ai compris que nous, chasseurs, devrions chercher à en apprendre plus sur le loup, avant de le considérer comme un danger. Nous sommes tous enfermés dans certaines croyances qu’on nous inculque. Mais si on prend le temps d’apprendre et de mieux connaître, nos positions peuvent changer.

Qu’en est-il de votre parcours de chasseur ?

Le souvenir le plus lointain que j’ai est lié à la chasse. Lorsque mon père avait ramené un chamois alors que j’avais 3 ou 4 ans, j’ai pu le toucher, le caresser. Je ressens encore maintenant et de manière distincte son odeur, la douceur de son poil… C’est un souvenir extrêmement fort et positif. Dans mon film, on voit une photo de moi avec ce chamois, prise par mon père qui était très fier. C’est à ce moment que j’ai décidé de devenir chasseur. J’ai dû attendre d’avoir 6 ans pour pouvoir accompagner mon père. Je me souviens encore de ces expériences qui étaient des aventures extraordinaires, en montagne, dans la forêt. Mon père était tout pour moi. Je dépendais de lui pour évoluer, pour manger, pour ne pas avoir froid. C’est un liant très fort au niveau familial. Il y a peu d’activités sociales qui favorisent un tel lien. Aujourd’hui encore, je vais chasser avec mon père qui a 73 ans. La situation a changé, et je ne dépends plus de lui, c’est parfois l’inverse. Mais la chasse nous permet de nous revoir dans un contexte très particulier, qui dépasse largement les visites de courtoisie le week-end, ou les fêtes de famille, à Noël. Je dois encore dire que j’ai chassé longtemps dans le val Müstair, et maintenant je vis dans le val Calenca où je chasse aussi. Pour moi, un des aspects fondamentaux de notre activité, c’est la connaissance de son territoire, et des animaux qui y vivent. Quand j’ai changé de région, j’ai dû tout réapprendre, et il m’a fallu du temps pour me réapproprier cette nouvelle région. Je ne voudrais pas aller chasser à l’étranger, accompagné d’un guide. Ça ne présente aucun intérêt pour moi. Connaître son territoire est une forme de responsabilité sur ce qu’on chasse et comment on chasse. Je me comporte comme un prédateur, comme un loup qui sait exactement où passe le gibier, où sont les affûts… ce qu’il veut prélever. 

Cette vision de la chasse vous a amené à faire votre métier actuel ?

Comme je vous l’ai dit, ce sont mes stages et mes premiers emplois qui m’ont amené un peu par hasard à la télévision suisse. La chasse, mon amour de la nature et du plein air ont également contribué à mes choix actuels. Mon parcours à la télévision m’a permis d’acquérir les connaissances techniques à la réalisation de documentaires. Et tous ces acquis et expériences m’ont amené à devenir réalisateur, ce qui constitue pour moi l’ultime liberté. Car le but de ma démarche n’est pas de faire des films, mais de m’offrir la liberté d’évoluer dans l’environnement que j’ai choisi, avec l’indépendance dont j’ai besoin.

Comment est né In the wild – chasseurs-cueilleurs ?

Après mon passage à la télévision, j’ai lancé ma chaîne youtube Palorma Hunting, et commencé à faire mes propres films. Un concours de circonstances m’a fait rencontrer le producteur Martin Schilt, alors que je rentrais de la chasse. Il m’a incité à me lancer dans un projet pour le cinéma. Le défi était complètement différent de ce que j’avais fait jusque-là. Avec ma chaîne, je m’adresse à des chasseurs, et mon public est acquis. En faisant un film pour le cinéma, je m’adresse à tout le monde, et c’est plus compliqué. Car d’un point de vue rationnel, la chasse est assez facile à expliquer, avec la nécessité de régulation, etc. Mais d’un point de vue émotionnel, c’est beaucoup plus difficile. Les spectateurs doivent comprendre qu’on ne chasse pas pour sauver la forêt ou pour rendre service à l’État. Ça ne pourrait pas justifier la pratique d’une activité aussi dure et coûteuse. On chasse parce qu’on aime ça, par passion. Et ça ne saurait être assimilé au plaisir de tuer un animal. C’est beaucoup plus complexe, et c’est ce que je cherche à raconter et expliquer dans mon film. Pour connaître la chasse, il faut l’expérimenter. Il y a des choses qui doivent être vécues pour être comprises, comme le premier baiser par exemple. On ne peut pas l’expliquer à quelqu’un qui n’a jamais embrassé. Il y a une émotion profonde. Avec In the wild, j’ai cherché à offrir aux spectateurs un voyage de nonante minutes, qui leur permette de vivre l’expérience de la chasse. La magie du cinéma permet de simuler une pareille expérience.

Comment s’est déroulé le projet entre sa genèse et sa réalisation ?

L’ensemble a duré six ans. Il y a quatre-vingts jours de tournages réalisés sur quatre ans. Et ensuite encore deux ans pour la réécriture du script, en fonction de ce qui avait été acquis sur le terrain, le montage, la postproduction… Nous avons commencé sans avoir un seul franc, avec une caméra bon marché. Et au fil de l’avancement du projet, nous avons obtenu des petits financements. Le CIC, Zeiss et Blaser ont  été les premiers à nous donner un coup de pouce. Nous avons acheté
des caméras plus performantes, et nous en avons utilisé neuf différentes durant le tournage. J’ai filmé personnellement 80 % des images. Certaines séquences, notamment les combats de cerfs, sont d’Urs Biffiger. Un cameraman est également intervenu, lorsqu’on me voit à l’image.

Le film comporte des scènes  susceptibles de choquer des non-chasseurs. Est-ce volontaire ?

La première chose à relever, c’est que rien n’a été joué ou mis en scène. Tout ce qui est montré s’est passé de manière spontanée. Pour parler précisément, il y a un moment où Pirmina, la garde-chasse, découpe la tête d’un brocard et la remet au chasseur venu présenter sa bête. Si vous regardez le film sans préjugés, il n’y a rien de choquant. La manière dont ça se passe est complètement naturelle. Si quelqu’un est choqué, et qu’il associe la scène à une décapitation ou quelque chose du genre, c’est lui qui a un problème, et qui doit faire une introspection sur sa perception. Cette scène se déroule entre personnes bienveillantes, qui font simplement ce qu’on fait avec n’importe quelle bête abattue, qu’on va préparer à être consommée. Il y a un autre moment, où un groupe de chasseurs célèbre le prélèvement d’un beau cerf coiffé dans un bar. Là encore, celui qui a des préjugés peut ne voir qu’un groupe d’imbéciles alcoolisés qui fêtent une mise à mort. Mais si on prend un peu de distance, ce comportement est exactement le même que celui de nos ancêtres qui rentraient à la caverne, ou d’une tribu autochtone amérindienne. Il est parfaitement normal de célébrer la réussite d’un acte de chasse. C’est un rituel auquel toutes les cultures procèdent. Dans le film, le groupe porte le cerf à l’intérieur du bar, et le dépose sur une table. Là encore, c’est parfaitement normal, et c’est d’abord un comportement de meute, qui ne laisse pas sa proie fraîchement prélevée à l’écart. Par ailleurs, pour honorer l’animal, il faut le sentir, l’avoir près de soi. Il est vrai que ces scènes sont présentées de manière brute. Et c’est au spectateur de les comprendre par lui-même. Certains seront amenés à réfléchir sur leur propre perception et j’invite ceux qui seront choqués à réfléchir à leur propre statut, et à revoir le film une seconde fois, après y avoir réfléchi.

Finalement, votre film a été nominé aux Journées de Soleure. Cela vous a-t-il honoré ? 

Je ne pensais pas qu’il soit accepté par le festival, et il a été nominé. C’est donc une satisfaction évidente. Mais malheureusement, avec le Covid, le film n’a pas été projeté mais simplement visionné par le jury. Pour moi, c’est un peu comme si rien ne s’était passé. J’étais bien sûr content d’être nominé, mais je n’ai pas encore pu partager le film avec le public, alors que c’est quelque chose que j’attendais vraiment. Nous allons avoir la saison des Open Air en juillet et août, et dès octobre, In the wild – chasseurs-cueilleurs sera projeté dans les salles. J’espère vraiment solliciter des questions auprès du public et je suis impatient de partager cette expérience.  

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