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Les colères d’une bergère heureuse

Les colères d’une bergère heureuse

ALORS QUE PLUSIEURS ATTAQUES DE TROUPEAUX ONT ÉTÉ CONSTATÉES CET ÉTÉ EN VALAIS, LA JEUNE BERGÈRE CÉLINE AMMANN, QUI A RENONCÉ À LA VIE DE BUREAU POUR S’OCCUPER DE MOUTONS, RACONTE SON QUOTIDIEN ; LE BONHEUR DE SON MÉTIER, MAIS AUSSI LA COLÈRE QU’ELLE RESSENT PARFOIS.

Etiez-vous prédestinée à devenir bergère de moutons ?

Oui et non ! Mes parents viennent de Thurgovie mais j’ai grandi en Valais. Je suis issue d’un milieu plutôt écologique et favorable à un retour au sauvage. Après le collège, j’ai obtenu un CFC d’assistante médicale, et j’ai travaillé dans une étude d’avocats à Paris. Je parle quatre langues. J’ai aussi travaillé dans des grandes entreprises, un parcours loin d’une vocation de bergère. Mais il y a trois ans, je me suis lancée un peu par hasard dans l’agriculture, ça m’a plu et ça a réveillé beaucoup de choses de mon enfance. J’ai toujours aimé les animaux et j’ai toujours traîné dans les fermes quand j’étais petite. Ce sont peut-être tous ces éléments qui ont ressurgi et qui m’ont incitée à modifier mon existence.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce métier ?

C’est avant tout le travail avec les chiens. C’est ce que je recherchais. Au début je me suis un peu occupée des vaches dans un alpage. Mais je ne trouvais pas mes marques. J’avais l’impression de manquer de connaissance et ça m’a frustrée. J’ai donc commencé l’école d’agriculture pour une formation de bergère. L’opportunité de travailler chez un moutonnier s’est présentée. Le travail avec le mouton permet de partager davantage avec les chiens. Les moutons ne sont pas aussi bêtes que l’on croit, ils sont un peu semi-sauvages et ont leur esprit. Travailler avec eux et mes chiens apporte une sorte d’équilibre. Je ne fais qu’une personne avec mes chiens, ils sont mes bras droits. Sur l’alpage, ils communiquent en réalité et en utilité. Ça me plaît beaucoup. La formation m’a fait progresser et aimer le métier. On devient berger avec ses chiens.

Comment avez vous vécu la présence du loup ?

J’ai toujours eu une vision positive du loup. Je pensais que si on surveille bien les troupeaux, il ne représentait pas un problème. Je pensais ne jamais le voir, ni y être confrontée. C’est ce que m’ont inculqué les milieux écologistes qui m’ont accompagnée durant mon enfance et mon adolescence, et même après. Lors de ma première saison d’alpage, il n’y a eu ni attaque, ni trace ou présence du loup. Mais tout a changé l’an dernier, quand il a fallu faire face à des attaques, c’est devenu vraiment stressant.

Si j’avais déjà été confrontée à la mort de certains de mes animaux, ça a été vraiment différent avec les victimes du loup. Ça n’avait rien à voir avec des morsures de chien, ou des cadavres morts naturellement et dépecés ensuite par des charognards. Je me suis rendu compte que c’étaient des scènes de chasse. Le premier cadavre, je l’ai retrouvé sans remarquer le loup. La viande était encore rose et je pense que j’ai dérangé le prédateur en arrivant. Il avait tué trois ou quatre bêtes avant que je le voie. Il a ensuite quasiment mangé l’équivalent d’une bête tous les deux jours. Avec l’éleveur et le garde-chasse, nous ne savions pas s’il y en avait un ou plusieurs. Un jour, en rentrant de ma tournée matinale, quand je suis arrivée vers la cabane, j’ai entendu un bruit terrible. J’ai d’abord pensé que c’était un promeneur qui était en train de se faire mordre par le chien. Puis j’ai vu le chien qui courait au-dessus du chalet et poursuivait un animal, que j’ai cru être un chamois. Mais j’ai levé mes jumelles et j’ai aperçu un loup. Le temps que je monte sur place, le chien s’était arrêté au fond du pierrier et le loup était au sommet. Il a ensuite disparu. En fin de journée, j’ai entendu trois moutons qui bêlaient et couraient d’un côté à l’autre de la crête. Puis j’ai vu une ombre, c’était le loup qui prenait les moutons en les contournant par l’arrière. Il travaillait comme un chien qui ramène le troupeau mais au lieu de le rassembler, il le disperse et attaque. Les moutons ont été poussés dans le pierrier. J’ai crié, le loup s’est arrêté et m’a regardée. Ça a duré peut-être vingt ou trente secondes. Il a fallu que je m’avance un peu vers lui et que je hurle à tue-tête pour qu’il s’en aille.

De quels moyens de protection disposez-vous sur votre alpage ?

Il n’y a pas de bergerie pour rentrer les moutons et je suis sur le qui-vive jour et nuit. J’ai des barrières de protection à trois fils, mais elles ne sont pas d’une efficacité totale. Le loup peut les sauter allègrement. Je travaille avec quatre chiens, deux de protection et deux de conduite. En cas d’attaque, le chien de protection, le chef, tente d’éloigner le loup et l’autre, le plus jeune reste avec le troupeau. Je garde cinq cents moutons mais je ne peux pas avoir plus de chiens de protection à cause des touristes. Un chemin pédestre très fréquenté traverse l’alpage. Il y a les problèmes avec les randonneurs. Le cumul des attaques rend les chiens nerveux. Ils sont agressifs, ils aboient et se montrent menaçants. Leur but est d’éloigner le danger et une personne qui traverse le troupeau en est un pour eux. Le chien cherche à dissuader ceux qui veulent passer en leur faisant peur. Le Maremme des Abruzzes n’obéit ni au berger ni au maître en situation de danger. Il ne pense qu’aux moutons qu’il doit protéger et se positionne entre les bêtes et le danger. Si un touriste se montre agressif, ce que je peux comprendre, ça ne calmera pas le chien et c’est souvent là qu’il y a des morsures. Si par contre il ignore le chien, ne le regarde pas en face et reste calme, le passage peut se faire sans incident. Si le chien se met devant un randonneur et fait barrage, il faut faire marche arrière et contourner  le troupeau. Il y a les parapentes, il y a les coureurs à pied, il y a les vélos électriques, il y a l’aigle qui attaque les agneaux. Tout cela stresse les chiens au fur et à mesure de l’avancement de la saison.

Et comment les chiens de protection se comportent-ils avec les chasseurs en saison ?

Même en dehors de la période de la chasse, les chasseurs fréquentent l’alpage. Il n’y a pas de problème avec eux. Ils sont habitués à entendre aboyer les chiens et passent leur chemin calmement en les ignorant. Un conseil que je peux leur donner, c’est celui d’éviter de leur lancer de la nourriture. Et je leur adresse les mêmes mots que le professeur canadien Valerius Geist : « Le chasseur garantit notre liberté en forêt ».

Après vos expériences face à la prédation, quelle est votre position face au loup ? 

Quand j’ai vécu tout ça, mon opinion a complètement changé. Ces événements m’ont profondément touchée, et j’ai le sentiment qu’on m’a menti. On m’a toujours dit que les choses étaient noires ou blanches, alors que ce qui se passe là-haut, à 2000 mètres, est différent. J’ai l’impression de ne plus comprendre mon entourage qui ne me comprend d’ailleurs pas non plus. Pour beaucoup, les dégâts ne sont que passagers et le berger n’a qu’à exercer une surveillance permanente s’il ne veut pas subir de dégâts. Mais en montagne, les conditions de vie sont rudes et minimales. Et il faut bien parfois descendre se ravitailler, se doucher. Le berger gère ses chiens et ses moutons. Il est par essence solitaire et ce n’est jamais de gaîté de cœur qu’il laisse son troupeau aux bergers de remplacement proposés par l’Etat. Ces derniers sont des civilistes, des bénévoles en manque de formation et semblent parfois plus intéressés par le loup que par les moutons. On en vient à se méfier de tout le monde et pour faire mon travail correctement, je ne peux plus me le permettre. Mon travail ce n’est ni le loup ni les combats entre les chasseurs et les écolos, c’est la garde de mes moutons. Et je pense sincèrement que notre pays est trop petit pour être compatible avec la présence du loup. Nous sommes trop nombreux, il faut absolument un compromis et ouvrir la chasse au loup.

Comment envisagez-vous l’avenir dans ces conditions ?

Soit j’arrête tout, je ferme les yeux et je retourne à ma vie normale, soit je mords dedans et je continue. Mais ça prend beaucoup de temps. Après une attaque, il faut remonter les clôtures, rechercher les cadavres, les préserver en attendant les constats officiels, faire des téléphones, faire des photos, aviser le garde-chasse, l’Etat. Malgré ça, je ne veux pas abandonner le métier de bergère. Il y a beaucoup de gens dans mon cas, pas seulement en Valais. Je veux continuer à me battre, car même si je suis en colère, je suis heureuse.

 

Texte et photos Chasie

 

 

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