Depuis longtemps, je songeais à partager mon expérience en bousculant un peu les idées préconçues et briser quelques lances en faveur de cette forme de chasse originelle. Et si beaucoup de textes ont déjà été rédigés sur la question, j’apporte avec celui-ci mon expérience, en plus de me référer à ce qui a déjà été fait sur le sujet.

Quelques mots pour comprendre

Dès les années 90, je me suis intéressé à cette forme de chasse. Ma première préoccupation a été d’apprendre à tirer correctement. Cela m’a pris quatre ans, avec, à l’issue de ce laps de temps, la conviction que la seule forme de chasse possible était l’arc instinctif. Cette certitude en référence aux peuples du passé qui ont vécu de chasse, d’une part et, d’autre part, à une expérience personnelle qui m’a valu de passer deux bonnes heures dans une harde de sangliers sans pouvoir lâcher une seule flèche car mon système de visée, devenu inutilisable à cause de la faible luminosité, ne m’a jamais permis d’ajuster avec sûreté la bête rousse que j’envisageais. Je me souviens encore avec émotion de cette expérience durant laquelle à trois reprises, une laie est venue se placer exactement devant le jeune que j’essayais d’ajuster.

Donc achat d’un arc instinctif et travail intensif durant une autre année en autodidacte avec la méthode de feu Jean-Marie Coche, maître d’archerie (La discipline du tir à l’arc instinctif souple), jusqu’à l’obtention de la précision que j’avais jugée nécessaire : chaque flèche dans une pomme à 18 mètres.

La précision n’était pas son principal souci, contrairement à la recherche de ses trois flèches empoisonnées, fichées dans la litière forestière.

Pierre utilisait encore du matériel très primitif  en 2007 pour survivre dans la forêt camerounaise.

Cette conviction tomba après une désastreuse expédition en Afrique du Sud : une flèche (indisciplinée ?) dans l’omoplate d’un gnou à 15 mètres. Cette déception faillit me faire abandonner l’idée de chasser avec un arc.

Une remise en question débouche sur la décision d’acheter un arc compound, un Matthews Ultra 2, avec le dessein de tenter ce qui m’apparaissait comme un exploit.

Il est à noter que dans l’intervalle, des progrès techniques avaient été faits, notamment sur les viseurs : des «pins» avec fibre optique qui reléguaient aux oubliettes mes problèmes de visée en basse luminosité.

Nouvelle expédition en Afrique du Sud en 2002, et succès avec un chacal et un vieux taureau au bout de sa vie.

Depuis, les succès se sont succédé ; ainsi, c’est une bonne soixantaine de gibiers que j’ai eu la chance et le bonheur de prélever, du lièvre au grand koudou. Mais il m’a fallu beaucoup travailler et surtout accepter les erreurs qui m’ont permis de progresser. Et en tirer parti  ! En fait, c’est surtout grâce à elles que je puis aujourd’hui être à l’aise avec cette façon de chasser.

Un peu d’histoire…

On peut situer la naissance de l’archerie au paléolithique supérieur suite aux découvertes de matériel ou de peintures. De nombreuses pointes en pierre ont été retrouvées sur les sites datant du mésolithique, soit dix à quinze mille ans avant notre ère.

Blaise Fontannaz, facteur d’arc et instructeur de tir, a effectué une intéressante recherche sur la question.

Selon la partie du monde dans laquelle se trouvaient les premiers archers, l’archerie a évolué dans deux directions. D’une manière générale, dans les régions tropicales et équatoriales, l’usage de poisons sur les pointes des flèches ne nécessitait ni un arc puissant ou précis, ni évolué.

En Asie centrale, en Amérique du Nord puis en Europe, au contraire, l’homme a développé des arcs précis et puissants pour la chasse et la guerre. Ces arcs ont donné naissance à des techniques de tir perfectionnées (technique mongole, Kyudo, techniques anglaises et amérindiennes). En ce qui concerne ces dernières, l’excellent ouvrage de Theodora Kroeber, Ishi, testament du dernier Indien d’Amérique du Nord, fait référence en la matière.

L’invention de la cartouche a mis fin aux pratiques des archers. Il faudra attendre presque cinquante ans, soit deux générations, pour que, passionnés par les récits d’Ishi, des chasseurs américains se remettent à utiliser les techniques amérindiennes, et plus de cent ans pour que renaisse ce même intérêt en France.

Aujourd’hui, la chasse à l’arc est devenue une mode : beaucoup de chasseurs lassés d’être relégués au rôle de tireur dans les battues ont souhaité prendre une part plus active à la chasse. Mais cette pratique particulièrement exigeante demande de la persévérance, un moral d’acier et un entraînement constant. D’autant plus avec un arc traditionnel. Si bien que certains «chasseurs à l’arc» se contentent de promener leur matériel en forêt, racontant partout des exploits galvaudés.

Parallèlement, la technologie permet la fabrication d’arcs de plus en plus perfectionnés. Les Américains, historiquement les plus proches à avoir côtoyé d’authentiques chasseurs à l’arc, ont cultivé l’archerie (Howard Hill – L’Homme et la Légende, de Craig Ekin). Ils se sont lancés dès les années 90 dans la fabrication de «machines infernales» pour la chasse.

Arc traditionnel, Great Plain 65 livres avec les accessoires nécessaires au tir.

Arc compound Mathews Héli M équipé pour la chasse. Le décocheur est indispensable car l’angle formé par la corde à pleine allonge est trop étroit pour les doigts.

Compound versus traditionnel

Pour comprendre le tir à l’arc traditionnel, il faut envisager la même aptitude qui fait lancer un papier chiffonné dans la poubelle du coin de la pièce  : on ne réfléchit pas, le cerveau donne au bras des indications de direction et de force en fonction de paramètres qu’il a enregistrés auparavant.

Le même phénomène se produit avec l’arc instinctif : le cerveau commande à la musculature un positionnement du corps (gauche / droite), du bras d’arc (haut / bas) et du bras de corde (moteur de propulsion). A cela, il faut ajouter les conditions météo (humidité / chaleur / gel), la gestion des obstacles (branches / brindilles / herbes sur la trajectoire de la flèche) et, surtout, l’émotion, celle de se trouver à une dizaine de mètres d’une proie. Cette émotion peut être si forte qu’elle va faire trembler au point qu’on ne pourra même plus tenir son allonge, elle est connue sous le nom de «buckfever». Et, en plus, il faut encore tromper les sens de la proie pour qu’elle ne perçoive pas le tout petit prédateur outrecuidant.

Le lecteur comprendra mieux maintenant la difficulté de l’archerie traditionnelle en chasse pratique.

Si j’avais la possibilité de chasser deux cents jours par année, alors oui, j’abandonnerai le compound au profit de l’arc traditionnel, pur et dénudé de tout artifice. Mais ce n’est pas le cas et ne disposant que d’un temps défini et relativement bref, j’ai opté pour l’efficacité.

Je tire avec les deux types d’arc, mais ne chasse qu’avec le compound. Son avantage réside, premièrement, dans la possibilité de viser au moyen d’un système tel qu’il existe sur une carabine et, secondement, dans la vitesse très élevée de la flèche. De nos jours, ce projectile quitte l’arc à plus ou moins 100 mètres / seconde. Au niveau précision, avec un peu d’entraînement, on tient la pièce de 2 francs à 20 mètres.

Depuis 2000, j’ai utilisé trois compounds achetés tous les six ans environ ; ils sont chaque fois plus évolués et plus agréables à manier, mais j’avoue que le côté technique de ce matériel ne m’intéresse pas, pourvu que ma flèche vole là où je vise ! Je laisse le soin aux spécialistes de me conseiller.

Lame de chasse G5 Montec, non aiguisée, coulée en une seule pièce, en acier inox et développée par un ingénieur en aérodynamique.

Matériel et coût

Pour un «trad», il faut compter entre 200 et 1200 francs, plus 200 à 400 francs pour les divers accessoires (flèches, carquois, cible, gantelet et brassard).

Pour un compound, il faut compter entre 400 et 1500 francs, plus 500 à 1200 francs pour les accessoires (flèches, carquois d’arc, cible, décocheur, viseur, stab et divers).  La bonne nouvelle, c’est que des «kits» complets sont proposés par les marchands à des prix inférieurs. La vieille règle est toujours valable : le bon marché est toujours trop cher.

Mais je pense que des occasions vraiment intéressantes peuvent se trouver car ce matériel se dévalorise très rapidement, vu l’incessante évolution de ce marché.

Les pointes de chasse se déclinent en de très nombreuses variantes. Néanmoins le principe est toujours le même  : des lames tranchantes qui coupent les tissus, les vaisseaux sanguins et qui créent une hémorragie mortelle. Personnellement, je ne tire que le modèle G5 Montec car son vol est parfait, il est très solide, peut se réutiliser après un tir et s’aiguise très facilement. Son coût est d’environ 18 francs la pièce. Mais d’autres lames sont tout aussi valables et de nouveaux modèles sont périodiquement mis sur le marché.

Quid de la Suisse  ?

La loi de 1876 interdit l’utilisation de l’arc comme moyen de chasse. On comprend bien la volonté du législateur qui souhaitait mettre en place des mesures de protection d’une faune devenue rarissime à cause d’une situation économique très dure et de la chasse trop intense. Cette interdiction est confirmée dans l’ordonnance du 26 février 1988 à l’art. 2 al. f) et dans la dernière mouture, dans son état au 1er mars 2018 art. 1 al. g). Dès lors, il faudrait modifier cette ordonnance pour obtenir l’autorisation de chasser avec un arc en Suisse. Tâche difficile et délicate.

Néanmoins, il existe une Association des chasseurs à l’arc de Romandie et une Association suisse des chasseurs à l’arc (Verband Schweizer Bogenjäger).

Sur la fiche d’inscription à cette association, le candidat s’engage à respecter les autres usagers de la nature, le gibier, la faune et l’environnement, appliquant une éthique comportementale. Cela est très bien et démontre la volonté des archers de se distinguer de l’image des chasseurs véhiculée par les médias ou par certains comiques.

L’association propose, en plus, un manifeste du chasseur à l’arc que les personnes intéressées pourront lire sur le site. Les chasseurs à l’arc suisses sont obligés de trouver des solutions à l’étranger. La France voisine offre des possibilités, tant dans les chasses communales qui autorisent aujourd’hui cette pratique que dans les chasses affermées.

Réflexions personnelles sur la chasse à l’arc

De manière inattendue, la chasse à l’arc est mieux tolérée par les milieux anti-chasse. Il y est probablement vu un côté rétro qui plaît, un côté sécurité qui rassure, des difficultés qui économisent le gibier et un côté idéaliste qui rallie. Tant mieux !

Si le chasseur au fusil a une grande responsabilité au niveau de la sécurité, le chasseur à l’arc en a une tout aussi grande par rapport au gibier. Tuer avec une flèche présente un côté aléatoire non négligeable, aussi l’archer doit-il tout mettre de son côté pour assurer une mort digne à ses proies admirées et convoitées.

On distingue très aisément sur l’épaule de ce bubale femelle la pointe du coude et l’arête inférieure de l’omoplate.

Les quelques situations suivantes vécues témoignent des mystères auxquels l’archer sera confronté :

– Même avec une vitesse de l’ordre de 90 mètres / seconde, une flèche peut passer par-dessus un chevreuil qui a le réflexe de se baisser à moins de 10 m de soi.

– Une flèche peut entrer dans le flanc gauche d’un phacochère depuis l’arrière vers l’avant et ressortir dans l’autre sens du flanc droit.

– Une flèche peut revenir en arrière exactement d’où elle vient lorsqu’elle frappe une surface dure.

– Une flèche peut traverser un léopard juste au-dessus des poumons et au-dessous de la colonne, le laissant totalement indemne. Le mystère fut résolu deux semaines plus tard lorsque le même léopard, sur le même affût, fut fléché proprement par un autre chasseur. La première blessure était totalement cicatrisée.

– Et il y a des jours où les animaux ne veulent pas mourir, même parfaitement fléchés. Le 19 juillet 2015, un élan du Cap mâle, un bubale femelle et un oryx femelle à Okahandja en Namibie, bien que parfaitement touchés dans les poumons et au cœur, ne voulaient pas quitter ce monde.

– Et il y a les flèches indisciplinées qui ne volent pas où on veut…

Et il y a la poisse qui colle parfois…

Ou plus simplement dit : sur la droite patte antérieure / garrot au premier tiers inférieur de ce segment.

La zone à viser sur un animal de profil doit obséder l’archer : le centre du cercle inscrit du triangle, délimité par l’omoplate en haut et l’humérus en bas, avec pour sommet principal l’articulation de l’épaule, la pointe postérieure de l’omoplate et la pointe du coude comme deux derniers sommets.

Dans le cas d’un tir de l’arrière vers l’avant, il faut viser en arrière du centre inscrit du triangle (à imaginer peint sur l’épaule), de telle sorte que la pointe de la flèche atteigne, au centre de l’animal, la droite qui relie les deux centres peints sur l’épaule gauche et l’épaule droite.

Un tir plus difficile à ajuster mais intéressant car l’archer a la certitude que l’animal ne verra aucun mouvement.

Il n’y a pas d’alternative !

Le tir de face est à oublier, de même que le tir de l’avant vers l’arrière. Ces deux tirs ont pour conséquence certaine un animal blessé.

La flèche n’a aucune force d’impact (stop power) sur un gibier de la taille d’un chevreuil et plus gros. Ce n’est que par hémorragie que la mort peut survenir. Si malheureusement la flèche est mal placée et que l’atteinte est musculaire, la cicatrisation sera très rapide, contrairement à une blessure par balle qui détruit les tissus et déclenchera le plus souvent une infection.

Mais une atteinte dans le ventre aura pour conséquence une mort lente et horrible.

Le lecteur chasseur comprendra immédiatement les limites de la chasse à l’arc.

Les Amérindiens utilisaient une formule pour décrire l’animal qui venait de recevoir une flèche : «Il est mort mais ne le sait pas». Certains ont imaginé que l’animal qui recevait une flèche restait sur place et mourait sans se rendre compte de rien, qu’il continuait même à brouter tranquillement. Cette théorie farfelue a été prônée comme publicité pour la chasse à l’arc.

Je n’ai rien vu de tel en vingt années de chasse : un animal touché par une flèche a un réflexe de fuite important, parfois il s’arrête après quelques dizaines de mètres, d’autres fois, le plus souvent, il fuit jusqu’à la chute finale. En deux occasions, j’ai retrouvé le gibier couché en position fœtale.

Il est possible de pratiquer la chasse à l’arc à la billebaude, en «pirschant» ou en battue. Dans ce dernier cas, il est possible de trouver des postes où le gibier va se défiler discrètement et lentement, se dérober. Mais l’affût représente la forme la plus sûre pour se trouver à bonne portée d’un gibier immobile.

Le lecteur doit se demander pourquoi le continent africain a tellement de place dans mon article. C’est simplement parce que je suis tombé amoureux de certains de ses pays (Afrique du Sud, Cameroun, Bénin, Mauritanie, Namibie et Zimbabwe), que je m’y sens bien et que le climat me convient parfaitement. Il est plus facile d’attendre à l’affût par des températures douces et une hygrométrie plutôt sèche que sur un treestand alsacien dans le brouillard et la neige…

Mais les principes d’archerie sont les mêmes partout sur notre globe.

Texte et photos Henri-Armand Meister

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