La montagne recèle des merveilles biologiques qui passionnent les hommes et les poussent à découvrir des minéraux étincelants, des végétaux aux couleurs vives, ainsi qu’une grande et petite faune dynamique, parfois difficile à approcher, mais toujours sauvage lorsque l’on a la chance d’y parvenir. L’environnement alpin et préalpin réserve des surprises à l’homme qui le parcourt, le forçant ainsi à le respecter pour éviter des risques pas toujours faciles à évaluer ! Si la souffrance des végétaux et des animaux est grande en période hivernale, ces deux genres sont bien armés pour la combattre et subsister. Le tétras-lyre, la bartavelle et le lagopède sont les oiseaux gibiers qui occupent les parties hautes de la montagne et leur adaptation à ce milieu est remarquable. Le petit coq, qui fait l’objet de ce papier, vit principalement à la limite supérieure de la forêt, recherche sa nourriture dans la végétation basse et picore toutes sortes d’insectes, de baies et de végétaux qu’il glane au gré de ses déplacements. Les tétras-lyres sont présents dans beaucoup de secteurs alpins, et si souvent les promeneurs lambdas ignorent sa présence, c’est parce qu’ils ne se montrent pas impunément. Parfois branchés, poules et coqs ne s’offusquent pas de la présence d’un randonneur qui ne montre pas d’intérêt à le découvrir, par contre il peut surprendre par son envol puissant un chercheur de  champignons qui a le nez proche de la terre ! La surprise sera encore plus grande si l’oiseau devait décoller du sol à quelques mètres de lui, alors qu’il est caché dans une touffe de myrtilles ou de rhododendron. L’hiver, il se réfugie souvent sous la neige, c’est pourquoi il est important de ne pas faire du ski sauvage dans les secteurs très fréquentés par ces oiseaux.

Espèce sensible, mais tout de même bien présente

Le tétras-lyre est une espèce chassable, qui demande au chasseur d’avoir une bonne connaissance de l’oiseau, un bon physique et qu’il soit accompagné d’un chien d’arrêt créancé qui ne redoute pas l’effort. Il a toujours été chassé dans le canton de Vaud, mais cette chasse a aussi été contestée par les milieux protectionnistes. Il a bénéficié d’un moratoire de deux ans, vers la fin des années 1990, puis le Canton a mandaté un bureau d’étude pour faire une recherche sur les coqs «chanteurs», observables sur les «arènes» printanières lors de la pariade. Après deux ans, les responsables de l’étude annoncent, dans un rapport intermédiaire, que l’espèce est en danger et qu’il est nécessaire de stopper sa chasse. La discussion s’active au Service de la faune et à la Commission de la chasse, les gardes-chasse, pas convaincus de l’affaire, prennent contact avec des secteurs alpins français qui font des comptages. Ces derniers ont lieu non seulement au printemps sur les coqs, mais aussi l’été (principalement au mois d’août) en recherchant les couvées, avec la complicité des chasseurs et leurs chiens d’arrêt. Cette méthode permet ainsi de connaître, avant l’ouverture de la chasse du mois de septembre, la densité de la reproduction annuelle. Cette opération est délicate. Il faut que les chiens aient un très bon dressage, que les conducteurs soient très disciplinés, pour «ratisser» systématiquement les parcelles et qu’ils prennent garde à la réaction des chiens. Les précautions doivent être d’autant plus grandes lorsqu’ils lèvent des poussins issus d’une deuxième ponte (recoquetage) et qui ont beaucoup plus de mal à voler. Si une couvée est découverte et que l’on a la chance de faire voler plusieurs jeunes, il faut de suite quitter les lieux et ne pas chercher à en savoir plus pour éviter les risques d’accidents.

Eté 1999, première année de comptage

La Conservation de la faune vaudoise, convaincue par l’expérience vécue par des gardes et des chasseurs français, a donné son feu vert pour débuter ces campagnes d’observation estivales avec des chiens. En préambule à la première, les chasseurs de coqs ont été convoqués pour une séance d’information, mais aussi pour un contrôle sur le terrain avec leurs chiens. Ceux-ci devaient montrer qu’ils étaient capables d’arrêter fermement un oiseau et d’attendre leur conducteur. La présence des ornithologues et en particulier du responsable de l’étude citée plus haut, était évidente. Les gardes avaient confectionné des cages en treillis dans lesquelles une caille vivante avait pris place, le tout disposé dans une friche offrant un couvert intéressant. Un à un, les chasseurs ont présenté leurs chiens devant ce public spécialisé, j’en faisais partie, et je me souviens avoir ressenti une certaine fébrilité, car je ne connaissais pas bien les chasseurs de coqs du moment !

Permettez-moi l’anecdote suivante : cela faisait presque dix ans que j’entraînais mes épagneuls bretons, pour participer à des concours officiels sur perdreaux et faisans. Personnellement, j’étais tout à fait tranquille pour découpler mon chien Istar de Borne Fontaine, qui excellait dans la quête des oiseaux, l’arrêt, la sagesse à l’envol et au feu. Lorsque ce fut mon tour, j’ai demandé qu’on libère une caille et qu’on la lâche dans la friche. Tout de suite, la réaction des gardes a été directe, «ce n’est pas possible, rendez-vous compte, si votre chien attrape la caille devant les ornithologues…» ! Finalement, Jean-Claude a accepté, une caille a été libérée et le chien l’a arrêtée de suite. Comme pour provoquer le chien, l’oiseau a redressé la tête et s’est mis à «glousser» doucement ! La preuve était faite, un chien dressé sera sage sur des jeunes tétras-lyres, mais cela n’empêchera pas le conducteur de le mettre en laisse jusqu’à l’envol. Pendant quelques années, ce seront quatre parcelles que l’on contrôlera, puis une cinquième complètera les investigations annuelles sur une surface totale de 201 hectares. Quelques chiffres : ce ne sont pas moins de 90 journées de comptage, d’environ trois à quatre heures, qui ont été organisées jusque-là. Avec en moyenne 10 à 15 conducteurs de chiens, des observateurs ornithologues, des chasseurs, des photographes, encadrés par trois gardes-chasse permanents. Ce sont aussi 599 coqs et poules adultes et 487 jeunes qui ont été recensés.

La chasse est sous contrôle !

Le tétras-lyre vaudois est donc resté «chassable», mais la réglementation est stricte, pas plus de dix coqs au total peuvent être prélevés chaque année, pour autant que la reproduction soit bonne. Pour que cet oiseau puisse être chassé, il faut que ces observations estivales attestent de la présence d’au moins un poussin par poule levée lors des comptages. Cette condition fait partie de la réglementation annuelle et pour information, de 1999 à 2017, la chasse a été fermée cinq fois (années 2000, 2001, 2003, 2007 et 2014). Cette mesure a été acceptée par tous les acteurs de terrain, même si certains d’entre eux préfèreraient qu’il n’y ait pas de prélèvement ! Je me plais à relever qu’il règne une excellente ambiance au sein de ce groupe de compteurs émanant de milieux diversifiés. On peut aussi rappeler que ces actions de terrain nécessitent un bon physique et beaucoup de prudence. La montagne est rude et les accidents sont toujours possibles… ce ne sont pas Victor, évacué par hélicoptère à la suite d’une très mauvaise chute dans un pierrier, ni le setter anglais d’Antonello, tombé dans un vide de trente mètres, qui le démentiront ! Toutefois, nous devons encore insister sur le fait que le tétras-lyre doit être protégé de toutes sortes de désagréments néfastes à sa survie, dérangements hivernaux par le ski sauvage, dérangements sur les aires de reproduction (places de chant pour les coqs, nidification pour les poules). Il est aussi absolument nécessaire de protéger les biotopes favorables et, en premier lieu, de bloquer l’envahissement des vernes, qui ferment certaines parcelles intéressantes pour l’espèce. Les gardes-chasse organisent annuellement des journées de travail d’entretien de biotopes. Dans son rapport 2017, Jean-Claude Roch, surveillant de la faune de la circonscription 9, insiste sur l’engagement inconditionnel des chasseurs de coqs, des chasseurs tout court, et de tous autres bénévoles pouvant participer à ces actions indispensables à la survie des oiseaux. Pour 2019, il invite toutes les personnes intéressées par ces problèmes à participer à ces travaux d’entretien organisés pour les candidats chasseurs.

Ailleurs aussi…

Le Canton du Valais organise aussi de tels comptages avec les chasseurs aux chiens d’arrêt et chaque année, des conducteurs donnent de leur temps pour ces opérations importantes. Leurs résultats intéressent le Service de la chasse et lui apportent des renseignements utiles sur l’état de l’espèce et du taux de reproduction des tétras-lyres. Les chasseurs, membres de l’ACAV, participent volontiers à ces opérations, mais ils organisent aussi un concours amical qui réunit une vingtaine de concurrents. Cette année, ce ne sont pas moins de vingt-six chiens qui ont travaillé avec leurs conducteurs dans des conditions météorologiques très difficiles. La pluie, et surtout le brouillard, ont perturbé tant les chiens que les conducteurs, qui ont eu beaucoup de peine à suivre la quête de leurs auxiliaires. Appelé à juger cette sympathique épreuve amicale, j’ai eu la chance d’avoir une aide très efficace en la personne du président de la société, Patrice Laffay ! A nous deux, nous avons pu établir un classement des trois meilleurs chiens : Red, Sam, à M. C. Valentino, Halpha, Saf, à M. A. Formaz et Ika, Saf, à M. Bernardo.

Félicitations à l’ACAV, qui met beaucoup de cœur à faire vivre cette société en organisant diverses manifestations durant l’année.

Remerciements : les chasseurs de coqs aimeraient remercier toutes les personnes qui ont donné de leur temps jusque-là pour que la chasse ne ferme pas arbitrairement et en particulier : les surveillants de la faune Jean-Claude Roch, Yves Pfund, Stéphane Mettraux, ainsi que M. Lionel Maumary, ornithologue du bureau d’étude ECOSCAN et ses accompagnant·e·s, les chasseurs qui ne chassent pas l’oiseau, mais qui participent aux travaux d’entretien, plus la Conservation de la faune qui nous a fait confiance jusqu’à ce jour. La chasse est une activité culturelle et sociale, elle est nécessaire, mais aussi possible et durable, lorsqu’elle s’adresse à des espèces particulières.

Texte Alain Rossier, photos Claude Morerod

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