L’idée d’une nouvelle évasion cynégétique au bout du monde germait depuis quelque temps, mais c’est celle d’un gibier nouveau qui titillait. Et me voilà parti en ce début de mai 2017 pour chercher un ours en Sibérie, soit à partir d’Abakan, agglomération située au centre de ces immensités. On appelle d’ailleurs cette région la Sibérie profonde. Cette période printanière permet de croiser des animaux qui portent encore le pelage hivernal et qui devraient se montrer assez actifs. Ce fut la découverte d’une autre dimension géographique et surtout de vastes étendues encore quasiment libres de toute pression humaine. Après deux jours de voiture et de véhicule tout-terrain (je vous passe le trajet aérien par Moscou), après l’affrontement si j’ose dire avec des pistes forestières d’apparence impraticable (les Russes possèdent des véhicules militaires hors normes pour les franchir), nous voici au campement, soit quelques cabanes.

Arbres abattus par les intempéries.

Nous sommes dans des montagnes boisées (épicéas essentiellement) avec une limite des forêts vers 1800 mètres, un sommet régional de 2300 mètres, dans la vallée de Tihaya, ce qui signifie tranquille. Il n’y a pas trace d’exploitation forestière, ça rend les sous-bois difficilement accessibles à cause des arbres abattus par les intempéries. Il reste un peu de neige, il coule de nombreux torrents impressionnants, avec pour toute faune piscicole une variété d’ombre que l’on sèche salée au-dessus du fourneau… presqu’un peu dommage pour un poisson de cette qualité.

La consigne absolue…

Mais pour nous chasseurs, quelle faune allons-nous rencontrer? L’ours est bien présent, nous sommes dans la transition entre l’ours brun et le grizzli, soit celui dont le poil devient grisonnant plus ou moins foncé, d’ailleurs sans rien à voir avec l’âge, et ça reste un ours brun à la base. Le maral est aussi bien représenté, ajoutez des caribous, des chevreuils de Sibérie, le loup, le lynx, le castor, le grand tétras… et même le glouton. Les observations sont hélas rares, du fait que la forêt est dense et la possibilité d’aller s’y balader fort restreinte (ne pas déranger la zone de chant des tétras, éviter de provoquer la grande ourse qui promène ses trois oursons à proximité du camp, rester discret pour que le gibier ne délaisse pas les bonnes places…). Et nous avons une consigne absolue, on ne quitte pas le camp à pied sans sa carabine! Pour la chasse, on m’avait parlé de places d’appât, avec affût en fin de journée, ce qui n’est pas tant mon truc, je préfère la chasse à l’approche. Mais après avoir pris connaissance du terrain, j’ai spontanément compris qu’il fallait s’adapter. D’ailleurs l’affût n’a rien d’un tire-pipes: j’ai compté qu’entre les trois chasseurs de l’expédition, nous avons effectué environ vingt-cinq attentes surtout en soirée, voire toute la nuit et je suis le seul à avoir tiré! Certes un collègue canadien a fait le difficile et l’Allemand a joué de malchance et un peu trop hésité.

Un mâle du type grizzli, de taille standard, mais l’émotion dépasse de loin cette mesure.

Aventure réussie

Tout s’est passé le deuxième jour; on m’a attribué un guide plus tout jeune, mais très expérimenté, avec lequel au matin nous sommes allés inspecter la place prévue pour le soir, qui a l’avantage de se trouver dans une zone ouverte (80 mètres de visibilité). André, c’est ainsi qu’il s’appelle, observe à la jumelle un endroit spécifique et me fait comprendre qu’un ours a passé, nous ne devons donc pas insister pour l’instant et tenter notre chance en fin de journée. On fait le point à midi avec les collègues, et André se montre assez sûr de lui, un ours devrait se présenter sur «notre» place ce soir. On m’attribue le coin et l’organisateur du voyage, qui nous accompagne, sera aussi de la partie. Ce n’est de loin pas ma première sortie avec son agence et je dois admettre que j’ai toujours été gâté dans les choix des lieux d’action. Nous voici donc en poste, cachés par des branchages et détail important, en bordure d’un gros torrent qui couvre les bruits. A 20 h10, celui qu’on attend arrive; c’est un peu irréel de voir ce nouveau gibier fort impressionnant se présenter, j’apprécie d’avoir une carabine! Mon ours se montre un peu nerveux, évitons tout mouvement brusque et inutile. L’arme monte à l’épaule, je suis couché et bien positionné, la bête s’arrête à 60 mètres, de face, j’attends. Des secondes interminables sollicitent ma patience. Enfin la bête bouge et se place de trois quarts avant, ça me laisse la possibilité d’une balle dans le cou, je fonce. Il s’écroule et se débat, mais se relève… je n’hésite pas pour un deuxième coup et c’est la fin, quelques convulsions de sa part et pour moi, la youtse du succès, j’ai réussi mon aventure sibérienne. C’est un mâle du type grizzli, de taille standard, mais l’émotion, elle, dépasse de loin cette mesure. La peau est prélevée sur place, sera salée et séchée au camp et le crâne préparé de suite. Considérons que cette chasse m’a laissé l’impression d’être difficile si l’on tient absolument à prélever une bête de grande taille. D’ailleurs sur la quinzaine d’ours observés durant les huit jours par toute l’équipe, le seul vraiment grand n’était pas accessible à cause d’une rivière infranchissable. Et il faut savoir que ce gibier imprévisible cherche plutôt à se montrer discret. Enfin, ajoutons que nous vivons une aventure cynégétique d’une autre dimension, mais pour un bon nettoyage du cerveau, anti-stress, je recommande.

Texte et photos Henri Baumgartner

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