A l’évidence, la qualité désastreuse des eaux, l’étiage trop variable, les travaux incessants charriant les déblais, et maintenant les micropolluants résidus des produits chimiques ingérés par les humains, détruisent le milieu et modifient la biologie de la faune piscicole. Si cela ne représente que de très faibles concentrations, ces pollutions ont des conséquences désastreuses, car leur impact fait partie de ce que l’on appelle, «angéliquement» les dommages collatéraux. Cette innocence remarquée n’est rien d’autre qu’un crime lèse-nature. Il est donc absolument nécessaire de pallier la pénurie de reproduction naturelle et d’avoir recours à la pisciculture.

Je me suis rendu à la pisciculture de Vionnaz, propriété des Pêcheurs amateurs du district de Monthey, tenue par notre ami Bernard Disière, ancien président de la société et responsable des installations. Cette pisciculture est destinée à produire des descendants de truites fario à tous les stades de leur développement, de la fraie à la truite de mesure.

Bien équipé, le site comprend: une maisonnette abritant le système de traitement et d’éclosion des œufs, des petits bassins destinés au développement des alevins jusqu’aux estivaux (petites truitelles pouvant être mises à l’eau en automne), neuf bassins d’élevage pour la truite de mesure et un canal de plus de 80 mètres pour les reproducteurs actifs et les futurs reproducteurs. L’eau provient du torrent de Mayens et de l’Avançon, mais en période de basses eaux, d’un puits dans la nappe phréatique.

Les bacs contenant les œufs en incubation et au fond, les colonnes qui servent au premier traitement des œufs embryonnés.

02

Artificielle, la pisciculture se calque sur la nature. Les reproducteurs en bassin sont prélevés au moment adéquat, légèrement anesthésiés pour éliminer le stress. Femelles et mâles sont sortis à l’air, les ventres pressés émettent les œufs et la laitance dans un bidon, c’est-à-dire «à sec», l’eau étant ajoutée seulement après que les œufs aient été enduits de spermatozoïdes par brassage. A ce moment, les œufs se gonflent d’eau par la pression osmotique permettant aux spermatozoïdes de pénétrer et de féconder l’embryon. Ce procédé assure un taux de fécondation de 98%, alors que dans la nature, il n’est que de 50% environ.

Les œufs

Les œufs sont disposés dans des paniers et introduits dans des colonnes cylindriques qui reçoivent de l’eau fraîche par le bas, sans agitation et en absence de lumière. Ce système simule la situation de l’œuf dans la nature, caché entre les graviers et immobilisé, mais recevant toujours l’oxygène de l’eau qui circule.

Plus tard, les œufs sont récoltés et passent dans une trieuse automatique. Chaque œuf est pris séparément et soumis à une cellule photoélectrique afin d’éliminer les non embryonnés (œufs blancs moins transparents). Les bons sont disposés dans des petits bassins à l’intérieur du bâtiment, toujours alimentés en eau fraîche, jusqu’à l’éclosion. La surveillance journalière est de mise et tous les œufs blancs qui apparaissent sont prélevés à l’aide d’une pipette et jetés. Ces œufs morts ont été victimes d’attaques de bactéries, de moisissures et autres maladies qui pourraient compromettre la santé des autres.

Il doit être bien compris que si dans la nature, l’espace entre les poissons est grand et que les maladies ne se transmettent que peu, en milieu confiné, une atteinte à quelques sujets peut entraîner la mort pour toute la population d’un bassin. La qualité de l’eau et le contrôle de l’état sanitaire des bassins sont donc primordiaux.

Dès la résorption du vitellus, la période de croissance démarre et le nourrissage à l’aide de farines et de granulés conformes à l’âge de ce cheptel permet une croissance relativement rapide et régulière par rapport au milieu naturel.

A gauche, les bassins d’élevage, à droite le canal des reproducteurs, couvert lui aussi. Et là-dedans, ça bouge à fond la caisse…

05

Répartition et quantités

Cette pisciculture produit bon an mal an, environ 2 millions d’œufs fécondés avec un taux de réussite de 95% d’éclosions. Ceux-ci sont répartis 1 300 000 pour l’Etat du Valais et 400 000 pour la section du district de Monthey, le solde étant destiné à d’autres fédérations, notamment au canton de Vaud. A chaque stade de l’évolution les livraisons se font, notamment en boîte d’éclosion (anciennement appelées boîte Vibert).

Repeuplement

A chaque stade de l’évolution, les prélèvements sont destinés à la mise en eau vives:

– Des œufs embryonnés sont disposés dans des boîtes d’éclosion, dans les rivières et ruisseaux aux endroits favorables, afin que les alevins naissent dans les conditions protégées les plus naturelles possibles et que les individus devenus adultes soient susceptibles de revenir se reproduire dans l’eau de leur naissance.

– Les préestivaux, c’est-à-dire les alevins en croissance, déjà capables de se débrouiller dans le milieu naturel, mais en cours de saison.

– Les estivaux, ces jeunes truitelles de l’ordre de 1 à 5 centimètres, mais aguerries et dotées de tous les réflexes vis-à-vis des prédateurs et surtout de la capacité à se nourrir dans la nature.

– Enfin, les truites adultes de mesure, permettant de combler les déficits dans les zones soumises à la pression de l’homme, notamment la pêche. La quantité annuelle produite de ces dernières est en moyenne un peu plus de deux tonnes.

La pérennité génétique

Si dans la pisciculture, des reproducteurs sont à disposition en bassins et que l’on poursuive l’élevage «sur lui-même», il y a des risques de dérive génétique par mutations successives (ADN) et que la souche s’écarte de celle sauvage qui occupe encore nos cours d’eau. Ainsi, chaque année, des reproducteurs sont capturés dans certaines rivières et ruisseaux, frayés sur place après anesthésie et remis à l’eau immédiatement dans le même lieu. Les œufs ainsi obtenus sont mêlés à ceux des reproducteurs captifs afin d’assurer un brassage génétique équivalent au naturel.

Deux bassins, à gauche vide, à droite plein de belles truites, mais pas visibles car il faut les protéger de la lumière et des prédateurs; elles aiment l’ombre.

01

Petit poisson deviendra grand…

La croissance de la truite fario est variable selon les eaux, la quantité de nourriture et l’altitude notamment. En effet, plus on monte, plus la période de froid est longue et moins le poisson a de temps pour se nourrir et effectuer son cycle vital. Pour qu’une truite fario atteigne une taille convenable, c’est-à-dire au moins la mesure (24 centimètres), il faut compter trois ans dans un milieu riche en nourriture. C’est ce que l’on obtient en pisciculture.

En outre, comme tous les poissons issus d’élevage relâchés en milieu naturel, les truites de Vionnaz (et autres piscicultures) redeviennent sauvages et se comportent comme telles, capables de se reproduire naturellement. Il faut évidemment respecter le lieu et l’eau de l’éclosion afin que «l’esprit de famille» soit conservé.

Ami pêcheur, c’est bientôt l’ouverture!

Texte et photos Michel Bréganti

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.