Tout d’abord, il domestique le loup pour les besoins de la chasse, puis les autres animaux, moutons, chèvres, bœufs, porcs, etc., afin d’en disposer sans avoir à les poursuivre dans la nature. Il est à relever que la dispersion de ces premiers animaux domestiques se fait rapidement, car contrairement à ce que l’on nous enseignait il y a une cinquantaine d’années, les routes du commerce, de la culture et des idées étaient très fréquentées et les avantages de la civilisation gagnaient rapidement l’Occident. C’est aussi l’époque des débuts de la pisciculture ou tout au moins du piégeage des poissons dans des plans d’eau restreints permettant de les conserver vivants, soit en eau douce, soit en mer.

La plupart et les plus anciennes des civilisations ont élevé des poissons. Cette activité a commencé avec la construction des canaux d’irrigation, autrement dit avec le début de l’agriculture. Déjà deux mille ans avant J.-C., au Proche-Orient, on signale dans la région de l’Euphrate des élevages de poissons sans en préciser l’espèce, mais probablement s’agit-il de carpes. La Chine s’y met aussi, puisque Fan Li écrit un traité de pisciculture en  473 av. J.-C, en bassin naturel, mais aussi déjà en bassin artificiel creusé, les poissons étant nourris. Les Grecs et les Romains ont bénéficié de ces progrès, ces derniers étant particulièrement friands de poisson d’eau douce. Plus proche de nous, les étangs de la Dombes, construits par les moines cisterciens dès le XIIe siècle, avec l’alternance pâturage et mise en eau qui fonctionne encore aujourd’hui, produisent abondance de carpes particulièrement appréciées les jours d’abstinence, vendredi jour sans viande pour les catholiques.

Quant à la pisciculture des temps modernes, elle a gagné toute la planète, tant en mer qu’en eau douce et avec la plupart des espèces consommées par les hommes. Plus de la moitié des poissons élevés actuellement sur la planète est issue de pisciculture dont la très grande majorité (85%) vient d’Asie.

On n’est pas loin de ce discret petit jus.

Une pisciculture naturelle

Il existe en plaine des petits jus, des fossés et des biefs à l’eau claire et froide, issus de source ou du drainage, si bien cachés qu’ils sont oubliés par les pêcheurs, mais bien fréquentés par des truites de belle taille. Venues au gré des hautes eaux d’automne, elles ont grandi bien à l’abri des prédateurs et parfois même se sont reproduites. Et ainsi, la flotte grouille d’une foule de farios de tout âge.

C’est encore une vieille histoire, car ce mince ru, peu profond, est maintenant recouvert de tous les gravats de la région, c’est une décharge pieusement dissimulée par un couvert de végétation fabriquée. La flotte a disparu de la surface et même de la carte géographique la plus détaillée, elle se déverse dans le canal par un drain et un tuyau, car la source est toujours vive. Les ravageurs de nature ont de nouveau frappé !

Au plus profond d’épais taillis, enchâssé entre les baliveaux de frêne, de viorne, de cornouiller, enchevêtré dans un épais lacis «ouarbe», la clématite sauvage, et même de houblon, cette opiniâtre rigole tire son jus, creuse quelques cavernes pour s’enfoncer plus loin dans un trou proche du canal auquel elle se relie. Du chemin, distant d’une centaine de mètres, ce trésor de nature est invisible, noyé qu’il est par une végétation plus que centenaire, un peu comme s’il avait toujours existé.

Tout s’allume…    

Il y a beaucoup de truites, mais le courant est si lent, l’accès si difficile qu’il est impossible de pêcher «normalement». Après avoir fait le compte des poissons dignes d’intérêt, je décide de laisser dériver, sous les buissons, ma ligne eschée d’une grosse sauterelle, sans plomb afin qu’elle reste à la surface, la grosseur de l’insecte devant rebuter les petites truites. Peine perdue, ces voraces s’en prennent à la pauvre bestiole et effraient tous les poissons des alentours. Il faut y revenir plus tard.

Au deuxième épisode, les petites se sont cachées. Elles craignent pour leurs arêtes, car ce jour les belles ont faim et sont en chasse. La sauterelle, une grosse grise avec du bleu à l’intérieur des ailes, épinglée sur ma ligne, navigue tout lentement, zigzague entre cailloux, souches et racines. Passant devant un trou  perdu entre ces obstacles, le jus explose et une truite jaillit comme si elle avait dû prendre l’insecte dans les airs. Évidemment, toute l’eau du ruisseau se transforme en boue sous les coups de queue violents de l’animal qui se défend comme un diable au purgatoire, et les autres belles fuient de toutes leurs nageoires. Il faut se résoudre à quitter les lieux…

Comme un braconnier poursuivi par le garde-champêtre, je m’enfonce dans ce tissu végétal aux mailles géantes, mais inextricables en cassant les branches qui font obstacle, et suis ce courant si lent que je rattrape le trouble qui poursuit aussi son chemin. Le lieu est vraiment bien habité et les grosses sont nombreuses, hélas, inaccessibles. A peine arrivé à l’endroit où le jus s’enfonce dans un tuyau de drainage, j’aperçois, juste avant que l’eau vaseuse n’envahisse ce dernier creux, un placide bolide qui gobe les mouches, la gueule béante à chaque capture. Hélas ! Effrayée, elle fuit dans la conduite, sans doute pour un bon bout de temps.

Serpentant dans la végétation, si mince et pourtant si riche…

Tout s’éteint…

Il a fallu trois approches pour capturer cette fario de deux livres et la mettre au panier. Elle s’est battue comme une lionne dans sa caverne, avec toutes les astuces possibles, se bloquant dans le tuyau, sautant pour casser la ligne à peine sortie du tunnel, fuyant comme l’éclair dans les dix centimètres de jus que son creux laissait en amont, se lançant même parfois dans le talus comme pour fuir ce liquide qui lui semblait si hasardeux et même funeste.

L’année suivante, cette merveilleuse nature avait disparu sous deux mètres de gravats et de décombres. J’ai vu les baliveaux plier sous la poussée de ces amas ravageurs, les troncs et racines bousculés par la force des machines, les creux et cavernes bouchés par les sables et graviers, toute la flore et la faune à jamais disparue. C’est la loi du monde moderne ou tout au moins celui que l’on nous impose ; les destructeurs sont têtus et finissent par gagner.

J’en ai pleuré…

Texte et photos Michel Bréganti

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