Même par mauvais temps, il nous faut arpenter les abords des rivières et canaux pour tenter d’apercevoir des traces de fraie, des grosses femelles poursuivies par des petits mâles et même pousser une pointe vers le lac pour observer les oiseaux hivernant.

En cela, je ressemble à mon grand-père Riquet, que l’on surnommait «la Bronde», c’est-à-dire le fouineur, le chercheur de tout ce que l’on peut récupérer dans la nature, notamment ce qui se mange ; certaines années, il fallait compter dessus. Autant dire qu’en toutes saisons, il avait quelques innocentes rapines à accomplir et il était «grinche» s’il ne pouvait sortir se balader. Les jours de très mauvais temps, il tournait comme un lion en cage et n’avait pas son pareil pour rendre ma grand-mère Lily complètement folle en tapant des ongles sur les carreaux de la fenêtre, alors qu’il regardait dehors avec tristesse et mélancolie. Et ça durait… et ça durait…

Cette gouille discrète et bien protégée par les ronces recèle des monstres. Je les ai vus.

Sans en arriver à ces extrémités, il est vrai que j’enrage quand je ne peux pas sortir, même au jardin potager, par ces temps de froidure, de neige en masse et de pluie glaciale. Heureusement que ma vieille voiture, bien équipée pour l’hiver, est chauffée, cela me permet quelques excursions halieutiques, quelques pèlerinages aquatiques pour me remonter le moral.

Tout s’allume…

Je dirai tout… Y’a prescription…

Ça caillait à se geler les poumons, d’autant plus que la «couadze» agitait l’air comme encombré de cristaux de glace. A cette température, impossible de ne pas réagir à l’appel de la flotte, qui avait bien de la peine à ne pas geler. Approchant un étang de dessablage relativement peu profond, mais particulièrement bien fréquenté par la gent truite, j’observais le large banc de glace qui occupait les deux tiers de la surface. Quelques belles tentaient de se cacher sous cet abri improvisé, mais en faisant parfois des incursions en eau libre, sans doute pour happer quelques proies.

Mon regard circulait en zigzag, cherchant les poissons, jusqu’à mes pieds, posés sur une très grosse touffe d’herbe gelée, la berge formant par-dessous une sorte de caverne. Une belle bille de bois immergée semble s’y être coincée et sans entraver le flux, forme un obstacle qui crée un remous.

«Nom d’une pipe, ça bouge !»… Effectivement, ce gros tronçon de bois remue gentiment ; le bout est souple et ondule. «Grand Dieu ! C’est une truite !…»

Effectivement, c’est une grosse mémère au corps efflanqué et éraflé, trahissant la fin de la fraie. Elle a planté sa tête dans la petite caverne et ne pouvait s’apercevoir de ce qui se passait autour. Elle devait faire entre six et huit kilos pour environ quatre-vingts centimètres de longueur. Un sacré bolide !

On est en temps interdit, mais le diable m’a tenté. Je remonte à la maison et avise dans l’abondant matériel de pêche une bobine de cordonnet à backing très résistant et une monture Drachkovitch à deux triples. Une demi-heure plus tard, debout au même endroit, je constate que Mémère est toujours là. Déroulant cinq à six mètres de cordonnet, j’y attache la monture, véritable hérisson d’hameçons, en prenant soin de ne pas enrouler cette ligne improvisée autour de ma main. Je laisse couler l’attirail dans la flotte contre le flanc de cette baleine de canal et ferre un bon coup. Mince, raté ! La bête à peine griffée n’a pas sourcillé. Je réitère la combine et c’est l’explosion.

La grosse truite épinglée, comme une fringante jeunette, provoque un immense remous m’éclaboussant et s’enfuit à toute vapeur. J’essaie de retenir le cordonnet, mais la vitesse aidant, il me brûle et ma main «fume»… Evidemment, elle est bien partie, emmenant la coûteuse monture et les longueurs de cordonnet. Adieu, la truite ! Adieu, l’agape ! Et pourtant, elle aurait pu figurer au prochain repas de famille et découpée encore, car sa taille aurait exigé une poissonnière d’au moins un mètre de long.

L’idée de son apprêt impossible en cuisine m’a consolé de ce tragique échec. Mais, au demeurant, je n’avais pas vraiment fauté, chez nous les délits d’intention… J’en ai gardé la blessure à la main, hormis le bleu à l’âme, durant plus de trois semaines. Mon cuir était cuit, alors que la belle truite était encore crue…

Tout s’éteint…

En ces mois de fermeture, je fais toujours ce que j’a­ppelle des pèlerinages, soit des visites dans mes coins, hauts lieux de captures extraordinaires et d’aventures fantastiques. En ces parages, la pêche est passée dans l’esprit et là, les truites grandissent, grandissent…

Sic transit gloria mundi…

Texte et photos Michel Bréganti

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