Iva de soi que les coins les plus difficiles, les plus reculés et les plus encombrés de végétations aquatique et terrestre recèlent quelques monstres, car la plupart des pêcheurs n’affrontent pas ces «barrières et ces obstacles» préférant s’adonner à leur passion en terrains plus faciles d’accès, quitte à faire bredouille. Or, c’est dans ce genre de coins terribles que j’ai pris mes plus beaux poissons et la plupart du temps alors que je m’y attendais le moins.

L’ultra léger dans les gorges vives

Dans les gorges des torrents, il faut pêcher léger. Ma vieille «berclure» de trois mètres trente est une véritable encouble, car le bout du scion précède de trois mètres le pêcheur et, quand il faut prendre un virage tous les trois pas, cette gageure devient une vraie persécution. En outre, je pratique au cadre et, dans les taillis, c’est la guerre avec le fil qui se prend dans les branches…

Dans les eaux bouillonnantes des torrents, sous les lampés et les vernes…

02

Il faut donc la canne courte et la plus maniable: le fleuret (fibre de carbone de 2 mètres, pas trop souple) pour le lancer ultra léger équipé d’un moulinet à tambour fixe capoté. Ainsi le déplacement est plus facile, le minimum de fil est exposé aux embrouilles avec la végétation. Inutile de mettre du plomb ou un émerillon, seulement une cuiller argentée ou à reflets holographiques irisés no 1 au maximum et même une no 0 si on en trouve. Etonnamment, les plus grosses truites se prennent sur les plus petites cuillers et les plus petites amorces; allez savoir pourquoi?

Sous les chutes et dans les remous, la cuiller fait sortir les truites de leur abri mais les lancers sur les plats, au ras du bord, sous les feuilles de lampés et les branches des vernes font exploser le jus lors de l’attaque d’un poisson.

Cet ensemble laisse aussi la place à la petite amorce. Il suffit d’équiper le bas de ligne d’un hameçon sans plomb, de l’escher avec un ver, une sauterelle, voire d’autres insectes, pour laisser la ligne dériver au fil de l’eau; c’est très attractif et même violent quand la truite attaque. Quant à la pêche selon ce système avec un vif naturel ou artificiel moderne, quasiment pas plombé, cela devient du meurtre avec préméditation…

La longue canne dans les petits jus de plaine

Ces minces canaux, pour ne pas dire ces rigoles, qui sillonnent la plaine, captant les eaux claires de drainage et celles de quelques rus s’infiltrant entre les herbes, n’offrent pas d’abri où cacher le pêcheur. Au moindre mouvement de la canne ou du déplacement, au passage d’une ombre, les truites filent droit dans leur trou pour s’y cacher sans espoir de retour avant plusieurs heures. Il est donc nécessaire de pêcher à distance et malheureusement le courant de ces rigoles n’est pas suffisant pour entraîner correctement une ligne qu’on laisse filer. La seule solution: une immense canne.

Pour cette action de pêche, la gaule fait 8 mètres de long, télescopique, fil à l’intérieur avec un moulinet à tambour mobile capoté. La ligne est constituée d’un cordonnet tressé, et le bas de ligne en nylon transparent est monté normalement, plombé à 2-3 grammes. Le moulinet n’est qu’une réserve de fil, car il n’est pas question d’en relâcher lors d’une belle prise, il faut lui courir après et de plus, en étant seul, impossible d’approcher pour la mettre à l’épuisette.

Esché d’un insecte: sauterelle, perlide (plécoptère) ou d’un vers de terre rouge, ce montage fait merveille tant «à la surprise», l’appât baladé à la surface (eaux claires), que maintenu à mi-eau. Si la végétation est très dense, il convient de mettre une grenaille de plomb en tête de l’hameçon afin que la ligne traverse le réseau des herbes penchées sur le jus.

Le seul inconvénient: il faut manipuler ce gigantesque engin à deux mains. Mais le jeu en vaut la chandelle ou plutôt le poisson…

Le talon de la canne de 8 mètres, avec le cordonnet sortant du moulinet et qui passe par le fond de la canne pour y entrer et ressortir à la pointe tout en restant à l’intérieur.

03

Tout s’allume…

La plaine est écrasée par la chaleur d’un mois d’août tropical, tout dort hormis les grillons qui font de la résistance en sciant l’air de leur cri cri… L’herbe est haute et les graminées ploient sous le fardeau de leurs épis masquant ce mince filet de flotte tranquille, pas très décidée à fuir en direction du Stockalper, du côté d’en bas.

Sous l’amas de végétation règne un air de fraîcheur sans doute propice aux attaques des truites. C’est un très mince cordon de flotte assez rectiligne, tracé par les hommes mais qui s’est repeuplé de toute la flore et la faune spécifique à la plaine: roseaux et fouillis de foin, tandis que, dans le jus, trônent une foison d’élodées, de myriophylles, de potamots et de cresson. Tout cela grouille de vie, depuis les plus crouilles bestioles jusqu’aux truites monstres, les reines de ces lieux.

Sur la ligne de ma canne de 8 mètres, j’aguille une sauterelle bien bronzée et vigousse, alors qu’un zéphyr caresse le fil en le faisant dévier des trous choisis dans les amas d’herbes qui recouvrent ce potage… Il faut la tenir à deux mains; un coup ça passe, un coup ça ne passe pas! De plus, il ne faut pas aller décrocher la ligne sous peine de faire fuir les poissons mais casser le bas de ligne et remonter. Mais, malgré tous ces avatars, j’insiste; je suis de nature opiniâtre, pour ne pas dire un peu têtu.

Après trois ou quatre reprises pour passer la ligne entre les herbes, à peine dans la flotte, je laisse couler et je prends la branlée du siècle… Sans doute un bolide, car je n’y vois rien, mais qui se défend comme un beau diable dans le peu d’eau qui lui reste. Impossible d’approcher ni même de raccourcir la ligne en tirant avec le moulinet. Je maintiens la belle, attendant sa reddition… Après quelques minutes de bagarre et de patience, elle abandonne, couchée sur le côté à la surface et je peux la mettre à l’épuisette, la canne à côté, allongée dans le pré. Elle faisait 800 grammes…

Ce jour-là, en une petite heure, j’ai pris sept autres de ses sœurs en tous points pareilles. Une aventure!

Texte, images et aquarelle Michel Bréganti

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.