Iest bien loin le temps où le père Ciana débarquait sur les bords de la Vièze avec son compère Théophile Garny, les jours d’orage avec une boîte de conserve usagée remplie de vers de terre gros comme des «lanouais». Les eaux étaient hautes et, dès juin, nous pouvions prendre les premières truites fraîchement  remontées.

Leur «berclure» était faite d’un vrai bambou qui pousse aussi chez nous, d’une seule pièce et sans anneau, ni moulinet; le fil, un cordonnet, était directement attaché au bout et seulement le brin qui trempait dans l’eau était transparent. Je soupçonne fort que ces deux amis l’avaient prélevé dans le jardin du père Hauswirth qui en possédait une véritable petite forêt. Ce bambou (Phyllostachys viridiglaucescens) est une plante invasive importée d’Asie.

Il était facile de prévoir les bons jours de pêche parce que les cannes étaient alors posées contre le mur de la maison; leur taille de quatre mètres les rendait difficile à ranger. Elles attendaient donc patiemment que leur propriétaire s’en saisisse pour traquer la truite juste à côté, car l’habitation borde le jus.

Nous, nous avions déjà des cannes de tonkin, un autre bambou (Pseudosasa amabilis), un bambou plus léger. De plus, elles étaient fabriquées en trois ou quatre brins avec viroles et un scion en fibre de verre. Ce végétal sert encore à faire les cannes à mouche en bambou refendu, l’instrument idéal pour cette pêche mythique.

Votre serviteur à l’œuvre avec la Stucky 3,3 m déjà modifiée, car le talon avait été cassé lors d’une chute dans des gorges escarpées.

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La canne à pêche moderne

L’évolution des matières plastiques a déterminé celle des cannes à pêche. Les progrès furent très rapides, au même titre que pour les fils de pêche. Une seule énumération peut tout de même vous décrire ceux-ci. Successivement, la canne à pêche «à nous» fut en premier lieu une perche de noisetier, après une de bambou ou de tonkin, puis la même mais avec un scion en fibre de verre… Plus tard, arrivèrent les cannes en aluminium, en fibre de verre plein, en fibre de verre creux (plus légères), puis ce fut la valse des différentes fibres et résines pour arriver à l’idéal passe-partout pour l’instant: la canne en fibres de carbone.

J’ai successivement possédé:

– une canne en aluminium télescopique réglable, abandonnée quand, lors d’un gros orage en montagne, j’ai senti l’électricité statique me chatouiller la main marquant le risque imminent d’être foudroyé;

– une canne en fibre artificielle Stucky faite sur mesure (3,3 m) qui finit sa vie après trente-cinq ans de bons et loyaux services lors d’une chute dans les gorges de Fayot;

– une canne en fibres de carbone que j’utilise encore actuellement.

Pour le lancer, il y en a trois au râtelier toutes en fibres de carbone (une courte, un fleuret pour le lancer léger et une pour le lancer lourd) et, pour la pêche à la mouche, le sommet de la technique: une Partridge, une belle anglaise en bambou refendu. Deux autres en fibres de carbone complètent la gamme, notamment une étonnante en quatre brins qui permet le rangement dans le sac de montagne.

A tout bien réfléchir, j’ai l’impression de détenir tout un magasin d’articles de pêche et, malgré cette abondance, j’achète toujours ce que je crois être le fin du fin.

La canne idéale

La canne idéale existe, tout au moins dans notre esprit. Sa forme, le matériau dont elle est constituée dépendent du genre de pêche et du poisson concerné, du lieu de pêche, torrents de montagne ou canaux de plaine par exemple, sans oublier le niveau des billets dans le porte-monnaie.

J’ai vu des cannes à mouche à plus de huit cents francs, certes magnifiques, mais j’ai la certitude qu’elles n’auraient pas offert au pêcheur de plus beaux paniers qu’avec une canne moins chère.

La canne idéale ne serait-elle qu’une illusion?

Détail de la légendaire Partridge en bambou refendu de 8 pieds 6 pouces, ma passion immodérée. On voit bien les faces polies et les nœuds poncés.

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Un drôle de zèbre

Fin des années 1960, quand je fréquentais l’Université de Lausanne (on était à l’époque à la Cité), je ne manquais pas, dès la fin de la journée d’aller tailler une bavette avec le «père Monnier» qui tenait un magasin d’articles de pêche rue Saint-Laurent, autant qu’il m’en souvienne. Il a toujours été de bon conseil et me racontait des histoires merveilleuses et des braconnages pendables.

Un jour, alors que je reluquais les cannes à mouche en bambou refendu, le nec plus ultra, un zigomar manifestement parvenu vint pour acheter tout le matériel de pêche à la mouche, alors qu’il avouait être parfaitement ignorant de cette pratique. Tout de suite, il chercha le plus cher et acquit la canne la plus onéreuse, celle dont je rêvais, le moulinet, la soie et le reste du matériel au plus haut prix, le total équivalant à six mois de budget de ma vie d’étudiant.

Avec précaution, pour ne pas faire échouer la vente de mon ami Monnier, je lui posais la question: «Mais pourquoi donc choisissez-vous les objets les plus chers alors que vous n’avez jamais pratiqué?» et il me répondit avec un air supérieur et l’assurance d’un vieux sergent-major: «Si je prends une truite avec le meilleur matériel, le plus cher, j’ai plus de plaisir…»

Je l’ai revu régulièrement tant que je suis resté à Lausanne, mais deux saisons après ses coûteux achats, il m’a avoué qu’il n’avait toujours pas inauguré cette superpanoplie de pêcheur à la mouche. Je doute d’ailleurs qu’il ne l’ait jamais fait.

TexteMichel Bréganti, images Michel Bréganti, William Dubouloz

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