Loin de moi l’idée d’exercer la braconne, car il n’est plus l’heure… Les motifs justifiant cette pratique ont totalement disparus dans notre riche pays. Si jadis, les pères de familles campagnardes soucieux de la santé de leur progéniture tentaient de s’approprier en fraude gibier et poissons, on peut admettre qu’ils étaient dans leur légitime droit, du moins je l’estime; car il y avait péril en la demeure. L’élevage du bétail ne rapportait pas grand-chose et, pour les cultures, c’était en tout point pareil. Aussi fallait-il faire bouillir la marmite et tous les jours, le plus souvent pour une ribambelle de gamins affamés. Ainsi gibier, poissons et autre provende étaient récupérés pour alimenter la table quotidienne et surtout dominicale. Comme disait Riquet mon grand-père: «En ce temps-là, on n’attachait pas les chiens avec des saucisses…»

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Ce chêne a remplacé le mélèze mais tant d’années plus tard; c’est toujours le canal Stockalper en Barney.

 

Mais il y avait des astuces…

J’avais bien appris quelques pratiques de «vole-petit». Ce n’était que la prise de quelques poissons blancs ou perches ou tanches, voire un oiseau comestible, mais le principal c’était: «La bronde». Ce terme, que je ne retrouve nulle part, servait à désigner tout ce que l’on peut récupérer, cueillir en fraude ou non, braconner, voire voler. A cet égard, on appelait mon grand-père: «Riquet la bronde». Certes, il n’a jamais volé vraiment mais il n’aimait pas laisser traîner… Ainsi lors des balades de mon enfance, nous rapportions toujours quelques petites choses à se mettre sous la dent: touffes de cresson, champignons, nèfles et pommes des bois, noisettes et noix, etc.

A mes débuts de pêcheur, j’avais remarqué que les anciens avaient quelques habitudes faciles à observer et à copier. C’est un peu comme cela que nous avons «appris le métier». Une de celles-ci consistait à planter une branche dans le talus du canal à l’endroit où le pêcheur avait perdu une grosse prise pour reprendre la quête le lendemain ou quelques jours plus tard. Tout bien compris, ces marques m’ont valu quelques prises magistrales. Mais quand, une de ces pertes m’arrivait, je me contentais de casser discrètement une branchette dans les buissons du bord ou alors de planter la branche mais à au moins cent pas plus bas du lieu de résidence du monstre. «On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.»

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Ce virage mythique, là où le canal passe sous la voie de chemin de fer. Haut lieu de belles bagarres avec des toutes grosses prises.

 

Tout s’allume…

A la fin de septembre de cette vieille année-là, sur le canal Stockalper au lieu-dit Barney, là où le jus passe sous la voie de chemin de fer, un peu plus bas, j’avais perdu un bolide monstre, bien marqué au pied d’un mélèze esseulé qui poussait là par caprice sans doute. Il est vrai qu’avec ma manie de pêcher fin et avec de petites amorces, la bête avait tout cassé en deux coups de queue.

Au premier dimanche d’avril de la saison suivante – c’était l’ouverture à l’époque – je me pointe encore à la nuit et bravant l’horaire prescrit par la loi, je lance ma ligne. Cette fois plus forte, afin de mettre toutes les chances de mon côté. Mais rien n’y fit, pas plus de grosse que de petite… C’est un début de bredouille! Obstiné, pour ne pas dire un peu têtu, je poursuis la quête en descendant sans avoir la moindre touche. Je me dis que les truites n’y voient pas plus que moi et je remonte au point de départ «par acquis de conscience» pour refaire le parcours.

A peine arrivé au pied du mélèze, j’entends quelques clapotis, une agitation anormale de l’eau qui, en cet endroit, s’écoule totalement à plat sans faire de vagues, encore moins de bruit. Je n’y vois guère, mais au gré de la lumière naissante, je distingue, de l’autre côté du canal, un homme qui tient une truite magistrale et la sort de l’eau. Elle faisait sans nul doute entre trois et quatre kilos. Je m’exclame:

– Oh le bol! Oh le monstre!

Réalisant qu’il s’agit de «ma truite», je poursuis:

– Nom d’une pipe, c’est celle que j’ai perdu l’automne passé.

Et mon compère de rétorquer:

– Possible, mais c’est déjà ma seconde aujourd’hui de cette taille…

Plus tard, le canal franchi, nous avons partagé les dix-heures avec deux verres de rouge et nous en sommes venus aux confidences: il pêchait aux gros vers «tête noire» mais alors des très gros, comme le petit doigt et de vingt centimètres de long, des vrais «lanvouets», ces presque serpents que l’on appelle orvet.

Dans la conversation, il m’a glissé bien quelques pratiques de braconnier, notamment la pêche au tuyau de poêle, les lignes dormantes, les grenouilles au trident, etc… Il est vrai qu’il était un peu gitan, forain et brocanteur. Mais en fait, son activité principale était la pêche, car il vendait son poisson et vu les prises, quelques restaurants genevois n’ont pas dû en manquer pendant longtemps.

Sa notoriété était telle que quel-ques-uns de ses coreligionnaires, quasi néophytes, lui payaient le permis pour pouvoir exercer avec lui. Ainsi, les voyait-on en petit groupe de trois à quatre amateurs de truite, arpenter les bords du canal et prendre en veux-tu en voilà.

Ce vrai «braco» m’a enseigné plus sur la nature et la pêche que toutes mes années d’études de sciences naturelles!

Texte et aquarelle Michel Bréganti

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