Les derniers orages et grosses pluies de l’automne ont lavé les graviers des zones à frayères qui sont hantées par des grandes ombres bleutées. Depuis début novembre, nos truites «à nous», c’est-à-dire la fario (Salmo trutta) se livre à ses torrides amours dans une eau glaciale.

Dès le mois de juin, mâles et femelles avaient subi l’appel de l’amont. Ils sont remontés plus haut dans les cours d’eau que leur lieu de résidence habituel; ce peut être le lac ou une partie basse de la rivière.

Dès novembre, dans les petits jus, les truites se livrent à leurs amours.

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Comme pour les autres salmonidés, ce sont en principe les eaux et les lieux de leur naissance qui les attirent et satisfont leurs désirs. Bien des expériences scientifiques ont prouvé que c’est par l’odorat que ces poissons remontent quasiment à l’endroit où ils sont nés. A l’évidence, ce «talent» doit être gravé dans leur mémoire, sans doute dans l’ADN (mémoire génétique). Pour nos truites ce sont quelques kilomètres pour retrouver le lieu de leur naissance mais pour les saumons, il leur faut faire des milliers de kilomètres; pour les anguilles, c’est encore plus fort, car les civelles (petites anguilles) remontent dans les eaux où ont grandi leurs parents qui ont émigré dans la mer des Sargasses pour se reproduire; un exploit d’environ 16 000 kilomètres aller-retour.

La fraie 

Les truites recherchent des zones abritées, avec un débit relativement lent (40 à 80 cm par seconde) mais régulier, sous 20 à 50 cm d’eau, au fond constitué de cailloux (fins graviers et galets de 7 à 70 mm) traversées par une eau vive et fraîche (entre 2 et 10 degrés), riche en oxygène (pas inférieure à 9 mg/l) et dépourvues d’algues filamenteuses et autres pollutions naturelles, ou pires, industrielles. Ces conditions bien précises doivent être satisfaites impérativement afin que naissent les nouvelles générations de truites.

Femelles et mâles s’y retrouvent pour frayer. Ce n’est pas une mince affaire, car n’ayant pas d’organes pour copuler, les œufs et la laitance (ovules et spermatozoïdes) sont libérés dans l’eau courante. Une belle grosse femelle se retrouve entourée souvent par plusieurs mâles plus petits qu’elle. Dès le besoin de pondre, elle va créer un sillon dans les graviers ce qui a pour effet d’éliminer la vase et les sédiments fins susceptibles d’étouffer ou de contaminer les œufs. La zone de ponte est bien visible, car le fond est plus clair, plus «propre». Et les préludes des amours commencent.

J’ai pu observer ce jeu: les mâles se bagarrent pour pouvoir se frotter à la femelle et lâchent dans le courant leur laitance chaque fois qu’elle émet les œufs et cela alternativement. Après une première émission d’œufs, la femelle se repose, bien que tourmentée par les mâles. Elle va créer une nouvelle zone de frai à proximité et cela se répète jusqu’à ce que toutes ses poches contenant les œufs soient épuisées (en principe d’une à cinq). La ponte sur une frayère terminée, la femelle agite à nouveau les graviers pour recouvrir le frai qui sera ainsi protégé des prédateurs, l’espace entre les graviers assurant le passage de l’eau et l’oxygénation des œufs.

Détail de taille: notre truite fario ne pond que de 2000 à 4000 œufs par kilo de poisson; c’est peu comparé à la carpe: de 120 000 à 140 000 œufs par kilo de poisson.

Novembre, le Rhône baisse de niveau et vire gentiment du côté du bleu.

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Mécanisme de fécondation

Evidemment, œufs et spermatozoïdes se dispersent librement dans l’eau, ce qui rend la fécondation très aléatoire. Mais, autre raison d’inquiétude, quelques secondes après la ponte, l’œuf de 1 à 3 mm va absorber de l’eau pour rétablir l’équilibre de la pression entre son intérieur et le milieu extérieur par osmose. S’il a reçu des spermatozoïdes, ceux-ci passent à l’intérieur et la vie naîtra. Ce qui revient à dire qu’il faut appliquer la loi des grands nombres, car elle limite drastiquement le résultat. Ainsi, le taux de fécondation en milieu naturel est d’environ 50% si toutes les conditions sont requises.

Après un laps de temps correspondant à environ 400 degrés/jours (voir encadré), il éclot un alevin qui porte le vitellus (jaune d’œuf) à l’extérieur de l’abdomen. Il lui faudra encore environ 800 degrés/jour pour résorber le vitellus. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’alevin commence à se nourrir de façon autonome et entame sa vraie vie de poisson.

Pour atteindre le stade adulte

On voit que la vie ne tient qu’à un fil, car après toutes ces modalités réalisées, la mortalité des alevins est élevée. Les causes sont multiples et peuvent être: la mauvaise qualité de l’eau, le charriage des graviers par fortes pluies, les maladies: parasitoses, bactérioses et viroses, les prédateurs comme le chabot, le cincle plongeur, le martin-pêcheur et la truite elle-même par cannibalisme.

En fin de compte, il est impératif de savoir que pour obtenir un couple reproducteur, il faut en moyenne 800 œufs fécondés vivants (soit 1600 œufs pondus) et cela dans les meilleures conditions.

La truite pêchée: une pépite d’or

Eh oui ! Une truite adulte que l’on prélève est une rescapée ayant échappé à toutes les vicissitudes évoquées ci-dessus. Il est donc impératif de maintenir dans les cours d’eau un équilibre adéquat des peuplements en se limitant dans le nombre des prises à la pêche.

Ma devise: «Pêcher le plus possible en prélevant le moins possible».

J’avoue avoir modifié l’excellente devise de Pierre Malbec, grand chasseur de bécasse français: «Chasser le plus possible en tuant le moins possible». C’était ma pratique à la chasse, donc obligatoirement à la pêche.

Quant à pratiquer le «no-kill», soit remettre à l’eau tous les poissons pris, je n’appelle pas cela de la pêche, mais plutôt «emmerder les poissons».

Texte et photos Michel Bréganti

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