Doté de la forte corpulence du chamois des Carpates et de la splendide robe de l’isard, le chamois des Abruzzes est sans doute le plus beau Rupicapra du monde. Mais aussi le plus rare, à tel point qu’il a bien failli disparaître.

Vingt individus…

Répertorié sous le nom latin Rupicapra pyrenaica ornata, le chamois des Abruzzes est une véritable relique des retraits glaciaires à l’occasion desquels il est resté bloqué dans les Apennins. Alors que le terme Rupicapra le rattache à la grande famille des chamois, le mot pyrenaica fait immédiatement penser à son cousin l’isard des Pyrénées dont il arbore la flamboyante robe hivernale. Précieusement conservé dans le parc des Abruzzes, le chamois du même nom a dû son salut à la stricte protection de l’espèce mise en place dès 1945. En effet, entre les deux guerres, les effectifs s’étaient littéralement effondrés pour n’atteindre plus qu’une vingtaine d’individus. Ce splendide chamois avait donc quasiment disparu du bestiaire sauvage de la planète. Heureusement, différents programmes Life-Nature déployés à partir de 1992 ont permis de sauver l’espèce d’une extinction quasi certaine.

Les glands du chêne chevelu sont une véritable manne pour les ongulés sauvages.

07-Glands

Sauvé in extremis

Ces deux programmes ont essentiellement consisté en des opérations de reprises d’animaux là où ils sont encore présents, pour les relâcher sur des massifs où l’espèce a disparu alors que des fossiles montrent qu’elle y avait naguère vécu. Ainsi, de 1992 à 1996, vingt-huit chamois ont été relâchés sur le massif de Maiella pendant que vingt-­quatre autres sont venus occuper les pentes du massif du Grand Sasso. Depuis, les populations colonisatrices sont en expansion comme le prouvent les nombreuses naissances qui ont lieu chaque année sur ces territoires.

Point de départ vers le Passo Cavuto et bien d’autres sommets, le village de Civitella Alfeneda.

08-Village

Du point de vue biotope, le chamois des Abruzzes occupe des territoires où l’espace se découpe grosso modo en quatre strates alti­tudinales. En partant du bas, une première tranche est peuplée de résineux et de chênes chevelus. Puis vient la zone propice au hêtre dont les forêts enchantent véritablement le paysage par leurs couleurs automnales. Au-dessus, le troisième étage est constitué des pelouses d’altitude qui assurent une alimentation relativement riche pour les chamois mais également pour les centaines de cerfs qui peuplent les montagnes des Abruzzes. Enfin, les zones typiquement rupestres coiffent l’ensemble au-dessus de 2000 mètres d’altitude.

Comme ressurgi de la moraine glaciaire, le camoscio d’Abruzzo et ses cornes exceptionnelles.

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

Manne pour les ongulés

En automne, et pour peu qu’il y ait déjà un peu de neige, le spectacle est absolument grandiose tant au niveau des couleurs que des sons. En effet, au moment du brame, les cerfs se répondent d’une vallée à l’autre, et cela tout au long de la journée. Cela montre bien que lorsqu’il n’est pas dérangé, le cerf brame quasiment sans interruption. Comme les sangliers qui posent ­parfois de réels problèmes en termes de dégâts, les grands cervidés se régalent des tonnes de glands de chênes ­chevelus qui jonchent le sol à l’automne. Ce fruit forestier est une véritable manne pour des milliers d’ongulés sauvages. Au niveau géographique, le principal noyau de la population de chamois des Abruzzes se situe autour du Passo Cavuto, col qui culmine à quasiment 2000 mètres d’altitude. Pour tout marcheur confirmé, on accède à ce passage à partir du magnifique village de Civitella Alfeneda dont les maisons sont bien blotties les unes autour des autres au fond du Val Di Rose. En effet, malgré son nom de «Vallée des Roses» magnifiquement porté à la belle saison, le secteur est très très froid en hiver. Les habitants ont donc pris la sage décision de se serrer les uns contre les autres pour économiser le chauffage.

Un vrai coffre de gladiateur qui ne l’empêche pas de grimper. 

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

Une écharpe beige

Morphologiquement parlant, le chamois des Abruzzes est un véritable joyau d’ongulé de montagne. Il combine la forte corpulence du chamois des Carpates et la robe de l’isard. Alors qu’en été les animaux sont de couleur isabelle, en hiver le pelage va du brun au blanc en passant par le beige clair et le marron. Comme pour son cousin l’isard, la robe du camoscio d’Abruzzo est marquée par trois taches claires. La première descend en pointe sous le menton jusqu’en haut de la poitrine. Cela le distingue du chamois des Alpes dont la tache s’arrête au ras du maxillaire inférieur. La deuxième, la plus belle et la plus visible, recouvre les épaules et l’arrière du cou comme le ferait une large écharpe de couleur beige clair. Enfin, la troisième s’étend sur toute la partie arrière du fessier où elle tranche avec les jarrets qui sont quant à eux de couleur marron. La robe hivernale du chamois des Abruzzes est donc un véritable patchwork de différentes couleurs qui donne à cet animal une prestance toute particulière. Quant au trophée, celui du chamois des Abruzzes est tout simplement exceptionnel. Comme le montrent les photos, les éterlous ont déjà des cornes qui dépassent largement la hauteur des oreilles. Ce gain ­important de taille par rapport à son cousin alpin ne fait que continuer à progresser au fil du temps. Si le chamois des Abruzzes n’était pas une espèce protégée – et c’est bien qu’il le soit – il détiendrait sans aucun doute le record du monde.

Le chamois, Marcel A. J. Couturier, Grenoble, Arthaud éditeur, 1938.

08-Camoscio

Des cornes de géant

Dans son immense ouvrage de huit cent cinquante pages (1) qui traite du chamois, le docteur Couturier consacre quatre feuillets au chamois des Abruzzes. Il rapporte notamment les résultats d’études entreprises par Camerano à propos des cornes du fameux camoscio. Il parle particulièrement d’un bouc de 12 ans dont la longueur des cornes mesurait… 31 centimètres! La hauteur dépassait quant à elle le seuil des 25 centimètres. Comparativement aux records actuels, même si elle reste supérieure, la longueur ne marque pas une différence très importante avec les premiers du classement. Par contre, la hauteur est très nettement supérieure. Et c’est bien cela qui fait toute la spécificité du chamois des Abruzzes. En effet, comme le souligne le docteur Marcel Couturier « la hauteur de la corne est très ­élevée et se rapproche en dimension de la longueur; en conséquence, le rapport entre ces deux mesures est relativement très faible (1220 en moyenne chez les mâles et ­1150 chez les femelles, chiffres très inférieurs à ceux observés chez le chamois des Alpes)». D’autre part, les cornes sont souvent très épaisses à leur base. En effet, toujours selon Camerano, avec un diamètre pouvant atteindre 3,3 centimètres soit un périmètre supérieur à 10 centimètres, les cornes dépassent là encore largement celles de son cousin alpin. Cette supériorité tient au fait que les dimensions des chevilles osseuses du chamois des Abruzzes sont, dès le départ de la corne, supérieures à celles de tous ses cousins.

Il est aujourd’hui difficile de dire si le chamois des Abruzzes est vraiment sorti d’affaire et qu’il n’y aura pas d’extinction de l’espèce. Une épidémie peut en effet engendrer des effets désastreux sur les quelque six cents individus qui constituent à ce jour l’espèce. Néanmoins, les différents programmes engagés par le WWF et Life-Nature montrent bien que la collectivité ne se désintéresse pas de cette véritable splendeur de la montagne.

Texte et photos Daniel Girod

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.