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Le bouquetin des alpes: histoire et traditions

Le bouquetin des alpes: histoire et traditions

Plus que nul autre animal du bestiaire européen, le bouquetin a excité l’imaginaire et attisé les convoitises de nos ancêtres. Retour sur un engouement qui fut presque fatal à l’espèce.      

Texte et photos d’Alexandre Scheurer

Plusieurs raisons expliquent la fascination autrefois exercée par Capra ibex, au premier rang desquelles figure son habitat : fait de rocs stériles, de falaises verticales, d’abîmes vertigineux et de pics inaccessibles, celui-ci était considéré comme hostile au possible.

Un habitat surnaturel

Avant l’apparition de l’alpinisme vers 1800, le simple fait de vivre en de tels lieux et d’y évoluer avec aisance passait pour un exploit, et révélait une nature exceptionnelle. Déjà au 1er siècle de notre ère, l’encyclopédiste romain Pline l’Ancien s’émerveille devant l’agilité montrée par l’ongulé dans le rocher.

Cet habitat a inspiré des croyances extravagantes. Jusqu’au 19e siècle, on pense que le bouquetin habite les cimes les plus élevées, près des glaciers, afin d’y trouver le climat froid que sa nature ardente exige « pour ne pas devenir aveugle ». Farfelue au premier abord, cette idée comporte peut-être pourtant un fond de vérité. En effet, il est probable que jadis, les ibex vivant à haute altitude, loin des troupeaux, couraient moins de risques de contracter la kérato-conjonctivite, une épizootie transmise par les moutons et les chèvres qui rend ses victimes aveugles.

En réalité, si les bouquetins recherchaient les hauts sommets difficilement accessibles, c’était surtout pour échapper aux chasseurs et à une traque décrite comme l’une des plus excitantes et périlleuses. Historiquement, il existe d’ailleurs une corrélation entre l’altitude des massifs montagneux et la persistance des populations d’ibex en leur sein : plus ceux-ci étaient élevés, plus l’espèce parvint à s’y maintenir longtemps.

Un trophée hors du commun

Dans un tel décor, la silhouette hiératique du bouquetin coiffée de cornes extraordinaires, découpée sur les crêtes ou trônant sur les cimes, faisait forte impression. Ces cornes ont elles aussi inspiré des croyances plus fantastiques les unes que les autres. Selon Pline, l’ibex s’en sert comme d’une catapulte pour se propulser de rocher en rocher ou d’une montagne à l’autre ! En 1551 pour Conrad Gessner, ces attributs permettent à l’ongulé de se réceptionner sans mal en cas de dévissage, et de parer les chutes de pierres. L’auteur cite des chasseurs selon lesquels la bête, sentant la mort approcher, accrocherait les pointes de ses cornes au pic le plus haut, puis se mettrait à tourner autour de celui-ci jusqu’à leur rupture qui la précipiterait dans le vide.

Récemment encore, on pensait que le nombre de nœuds (bosses) visibles sur le devant de ses cornes indiquait l’âge de l’animal. En réalité ce sont les stries de croissance annuelles (sur les côtés) qui le signalent.

Une pharmacie sur pattes

Admiré, vénéré, ornant d’innombrables gravures rupestres, armoiries et représentations diverses, le bouquetin n’était pas seulement convoité pour sa chair – un cadeau princier parfois envoyé jusqu’à Paris depuis le Valais ! La fascination qu’il exerçait – pareille à celle du tigre en Asie – a donné lieu à de nombreuses utilisations en médecine traditionnelle. On prêtait ainsi à différentes parties de l’animal des vertus thérapeutiques miraculeuses, ce qui a motivé des siècles durant une chasse effrénée.

Son sang, comparé à la « main de Dieu », était vu comme la panacée. Séché, il était réputé avoir des propriétés sudorifiques, guérir la pneumonie et la pleurésie, les luxations, contusions, hématomes, la dysenterie, les calculs des reins et de la vessie, etc. En 1743, la congrégation du Grand-Saint-Bernard accompagne ses vœux au Vatican d’un échantillon du précieux liquide. Pourtant, en 1792, l’Encyclopédie méthodique de la médecine (Paris) déclare que cet usage, autrefois répandu quoique relevant de « l’ignorance et du charlatanisme », s’est perdu. Le sang de bouquetin alors commercialisé ne serait souvent que celui… de bouc !

Les cornes de l’ibex mâle servaient à maints usages. Les chasseurs devaient d’ailleurs les remettre aux autorités en signe d’allégeance. Réduites en poudre, elles guérissaient coliques, crampes, vertiges et même l’impuissance ! Sculptées en gobelet, elles détectaient le poison présent dans un liquide.

Ce n’est pas tout. Le cœur du bouquetin possède un os en forme de croix qui, porté autour du cou, était un talisman contre la mort subite. Un os de sa cheville constituait un aphrodisiaque réputé. Les boules de substances non digestibles garnissant son estomac (bézoards) combattaient le vertige et les troubles de l’équilibre, la peste, divers empoisonnements, les chancres, la jaunisse, la dysenterie, la mélancolie et la dépression. Même ses crottes soulageaient la sciatique et les articulations enflammées.

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