Le 22 janvier 1988, revenant d’une chasse en forêt domaniale de Basse-Saxe à laquelle le professeur Hans-Jürgen Otto nous avait invités, Brice de Turckheim1 et moi-même avions reconnu ceci: En France, on ne sait pas chasser ! En effet, la veille sur 600 hectares, 24 tirs avaient suffi pour coucher 24 chevreuils et sangliers au tableau de la seule chasse de l’année. Pas un seul animal blessé à rechercher et 364 jours de quiétude pour ce secteur. Impeccable démonstration allemande.

Le professeur Hans-Jürgen Otto.

Allemande ? Pas tant que cela. Dans un français châtié, le professeur Otto remercie en souriant la France d’avoir transmis à ses compatriotes l’art de la poussée de déplacement calme des ongulés vers les archers, décrit dans deux ouvrages du XIVe siècle: Le Livre du roy Modus et de la royne Ratio, du baron anglo-normand Henri de Ferrières, et surtout le Livre de Chasse, du prince de Béarn Gaston Phébus2. Cela servait à fournir les châteaux en venaison fraîche opposée à la chair bourrée d’acide lactique et d’adrénaline des vieux cerfs forcés souvent deux ou trois jours de suite dans les boisements inextricables de cette époque.

Les chevreuils sur le présentoir.

Il convient donc d’appeler «traque-affût» plutôt que «drücken» le plus traditionnel de nos modes de chasse. Ce dernier se prête bien à la maîtrise de l’excès numérique des chevreuils et des cerfs lorsqu’ils entravent le rajeunissement de nos forêts. Enumérons brièvement ce qu’il faut savoir.

1. Exécution: sans ou avec des chiens qui, alors, doivent revenir automatiquement au bref rappel à voix normale du maître-chien.

2. Infrastructure: tous les 10 hectares, une petite chaise-haute à deux places avec barre d’appui. Plancher à 2 mètres du sol pour tir fichant. Placée en plein sous-bois dans des trouées et jamais en limite de route ou de layon. Couper les branches obstruant la vue.

3. Préparation: les trois semaines précédentes, repérage des remises et des sentes habituelles, sélection de bons tireurs, de maîtres-chiens, de pousseurs connaissant le territoire, et de chiens farfouilleurs calmes et disciplinés: labradors, cockers épagneuls par exemple. Laisser à la maison les fox-terriers et teckels trop ardents, criants et têtus. Loin d’une épreuve de force, la poussée calme s’apparente à une redoutable manœuvre diplomatique. Chi va piano va sano.

4. Briefing: avant l’aube par le responsable et à bonne distance de la zone à exploiter. Puis de nuit et en un rigoureux silence, conduite des tireurs par des gardes-forestiers, des bûcherons ou des chasseurs familiers des lieux jusqu’à leur poste perché.

5. Action: dès le coup de trompe initial, attention, cela peut venir de tous côtés (il vaut mieux être deux sur la chaise-haute). Tir interdit sur des animaux en mouvement. Les pousseurs marchent avec et non contre le vent, lentement, de façon irrégulière et imprévisible. Ils gardent contact mutuel à voix normale. Quant aux animaux, en alerte mais pas effrayés, ils s’esquivent, marchent, trottinent, s’arrêtent, écoutent. Sifflez pour les stopper et tirer précis. S’ils se mettent à courir, la poussée est ratée et il n’y a plus qu’à rentrer à la maison pour le breakfast, disent les Anglais.

6. Interruption joviale à mi-journée autour d’une soupe aux pois cassés et au lard. Mais sobriété avec la bière car à la séance suivante, il faudra avoir aussi bon œil et doigt sûr à la détente que le matin.

>7. Les honneurs du soir sonnés, réjouissances finales dans une bonne auberge. Yeux vifs et joues rouges garantis. Il faisait froid en janvier mais les feuilles étaient tombées et ça jouait pour les tirs. Quel beau tableau de chasse  !

Le casse-croûte convivial à mi-journée.

Voilà une méthode qui, par son efficacité et sa discrétion, respecte la quiétude de la grande faune de nos forêts. Voilà ce vers quoi vous êtes encouragés, amis chasseurs romands  ! Au nom de la fameuse qualité suisse, montrez-nous donc ce que vous êtes arrivés à mettre au point chez vous  ! Des esprits chagrins répugneraient sans doute à changer leurs habitudes. Alors chers amis, rappelons-nous que d’après Darwin, seules les espèces qui s’adaptent survivent. Cela vous donne envie d’apprendre  ? Alors prenez contact avec René Dahmen, le chef du cantonnement d’Elsenborn en Wallonie: rene.dahmen@spw.wallonie.be.

Demandez-lui de venir participer avec des camarades à une poussée d’hiver au cerf, au chevreuil et au sanglier et racontez-le dans Chasse et nature.

NB. La battue «à la française» au grand gibier est interdite en Allemagne et ne se fait jamais en Grande-Bretagne.

1 Ingénieur forestier IPFZ et président du mouvement Pro Silva en France.

2 Roucher F. (2008). Les chevreuils de Gaston Phoebus, pp. 51-72 in: Chevreuils d’hier et d’aujourd’hui, Ed. du Gerfaut, 2e édition, 284 p.

Texte et photos Dr Francis Roucher

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