La définition communément admise de la fauconnerie est l’art de capturer une proie sauvage dans son milieu naturel à l’aide d’un rapace dressé. On parle aussi de chasse au vol. C’est uniquement un mode de chasse. Depuis 2010, la fauconnerie est reconnue dans treize pays comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO. En Suisse, elle se pratique sur les corvidés et essentiellement sur la corneille noire. Ce gibier n’a aucun attrait culinaire mais le chasseur le prélève dans un esprit de service rendu à l’agriculture. Les Cantons relèvent dans les statistiques cynégétiques un nombre varié de corneilles noires saisies en chasse. En Suisse des chasseurs atypiques chassent sans arme ni chien mais avec un partenaire ailé: les fauconniers.
Mme Christine Basset, vice-présidente de l’Association suisse de fauconnerie, son mari Pierre, fauconnier depuis plusieurs décennies et fondateur de l’Association, tous deux issus d’une famille de chasseurs, pratiquent cette chasse. Ils partagent volontiers leurs connaissances pour notre revue. Nous les remercions vivement.

Les faucons demandent beaucoup d’attention.

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A quand remonte l’histoire de la fauconnerie?                                  

C’est une des plus anciennes formes de chasse, qui a son origine en Asie centrale. Les grandes invasions ont répandu la fauconnerie ailleurs dans le monde. En Europe, la chasse au vol a vécu ses années de gloire au Moyen-Age. Vers l’an 1400, on trouve des documents ou des œuvres artistiques qui font référence à la fauconnerie en Suisse en présentant des hommes avec un rapace au poing. Vers 1500-1600, un commerce de faucons ou d’autours capturés dans les forêts de Winterthur a essaimé dans le monde entier. Sur le territoire de la Suisse actuelle, la chasse au vol était réservée aux puissants et au clergé jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’arrivée des armes à feu, la vénerie et la Révolution française ont conduit la fauconnerie vers un lent déclin. Pour corser le tout, la chasse au vol a commencé à être critiquée, les fauconniers étant accusés de piller les nids. L’Association suisse de fauconnerie a été fondée en 1963. Aujourd’hui, seule une dizaine de membres exercent la fauconnerie active dans notre pays, dont seulement deux en Romandie. Ils chassent essentiellement la corneille noire, mais aussi les pies ou les geais. L’Association suisse travaille pour la mise au point d’un permis de fauconnerie.

Complicité entre chasseurs.

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Une telle chasse est-elle autorisée?                                                 

Oui. La loi fédérale sur la chasse stipule que la corneille noire peut être chassée toute l’année, mais l’ordonnance fédérale sur la chasse fixe une interdiction du 16 février au 31 juillet, période qui coïncide avec celle de reproduction et de mue de nos rapaces. Il peut y avoir des exceptions en cas de dégâts importants aux cultures. Cela étant, seuls les Cantons peuvent finalement autoriser la chasse sur leur territoire.

Dans quels cantons cette chasse peut-elle s’exercer?                            

Nous volons dans les cantons de Vaud et de Fribourg. Il nous est arrivé de voler occasionnellement dans le Jura, en Valais et à Berne. Bien entendu jamais sur Genève. Les fauconniers suisses alémaniques volent dans des cantons à chasses affermées, par exemple, Argovie, Saint-Gall, Lucerne.

Encore faut-il détenir des rapaces?                                        

Evidemment. C’est très compliqué et ardu, et il faut satisfaire à de multiples exigences pour pouvoir en détenir un. Les autorisations de détention sont accordées par les services vétérinaires cantonaux. La personne souhaitant posséder un rapace doit prouver qu’elle a suivi un cours de Certificat de capacité non professionnel (FBA) organisé par notre association avec au moins 40 heures de formation. Les conditions minimales de détention doivent être remplies. L’autorisation de détention des rapaces selon les méthodes traditionnelles de la fauconnerie (blocs, perches, etc.) est accordée lorsque l’habilitation cantonale d’exercer la chasse a été admise et que les rapaces peuvent voler régulièrement. C’est le meilleur moyen de détenir des rapaces, car c’est adapté à leurs besoins, leur morphologie. Cela permet de les surveiller au mieux et de les maintenir en parfaite condition.

Faucons chaperonnés et prêts à se déplacer jusque sur le terrain de chasse.

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Quels sont les rapaces dressés pour la chasse au vol?                           

Principalement des faucons pèlerins et des autours des palombes. Les faucons sacrés ou les gerfauts peuvent aussi être utilisés. Quelques types de buses également. Il n’y a pas d’aigliers en Suisse, contrairement à l’Allemagne ou l’Autriche. Seuls les oiseaux issus de reproduction en captivité portant une bague fermée sont autorisés. Le «désairage» ou la capture de rapaces dans la nature sont interdits en Suisse.

Comment et par qui se déroule le dressage?                                                   

En termes de fauconnerie, on parle d’«affaitage». Le fauconnier doit d’abord apprivoiser le rapace, le mettre en confiance. Il le porte pendant des heures, lui apprend à manger au poing. Quand le rapace a perdu sa peur instinctive, vient le temps du rappel. On utilise des réflexes pavloviens. Je viens, je fais quelque chose de bien, je reçois une récompense, toujours de la nourriture, leur principal intérêt dans la vie! C’est aussi le moment où le fauconnier observe son oiseau, ses réactions. Il détermine son poids de vol idéal. Le faucon doit être en pleine forme, pas trop gras et surtout pas affamé, contrairement à ce qui est souvent dit. Quand il a un bon rappel au leurre et au poing, il vole libre, moment toujours un peu stressant pour le fauconnier et le rapace. Celui-ci doit apprendre à atterrir, à tourner sans s’écraser au sol! Il doit ensuite voler régulièrement pour maîtriser la technique du vol, se faire du physique, des muscles et du souffle. Il ne faut pas oublier qu’on va lui demander de prendre des proies sauvages! Une fois qu’il a acquis un bon potentiel, on peut le lâcher sur un groupe de corvidés. C’est un moment délicat.

Quelles sont les conditions pour pouvoir chasser au vol?                           

La condition préalable est bien entendu celle d’être au bénéfice d’une autorisation cantonale de vol, accordée selon les dispositions du canton dans lequel on souhaite pratiquer la chasse au vol. Dans les Cantons qui connaissent le régime des chasses affermées, il faut également obtenir l’autorisation des sociétés de chasse concernées. Puis, doivent être remplies les exigences pour la détention des rapaces et alors la chasse peut débuter.

La fauconnerie avec le bal du rapace et des corneilles.

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Alors la chasse peut débuter, mais comment?                                                 

Le rapace remplace l’arme à feu. Il est dressé pour capturer la proie autorisée, soit essentiellement la corneille noire. En partant du poing du fauconnier, le faucon attaque un groupe de corneilles et est capable de repérer les plus faibles. Une fois la proie capturée, il la maintient au sol si elle n’a pas été tuée par le choc causé par la vitesse qui peut atteindre 300 km/h en piqué. Lorsqu’un faucon a débuté son vol de chasse, les corneilles cherchent immédiatement à se remiser dans un arbre ou dans un bois pour se protéger. Le faucon pèlerin ne capture sa proie qu’en vol. Si les corneilles sont remisées, le rapace attend donc et cercle au-dessus de la remise en faisant souvent des piqués d’intimidation. Parfois le fauconnier réussit à déloger les corneilles en faisant du bruit afin de permettre au rapace de lier ou de buffeter une proie. Une fois la prise faite, le faucon tombe au sol et la tue si elle n’est pas déjà morte. En revanche, l’autour pourra prendre les corneilles posées ou au démarrage à une distance jusqu’à environ 80 mètres. Cependant il doit démarrer caché par une voiture pour ne pas être repéré par les corvidés.

Le rapace tue-t-il et dévore-t-il sa proie?

Oui. Généralement le faucon tue sa proie rapidement. Cela fait partie de son instinct. Quelquefois le fauconnier doit intervenir pour protéger son oiseau des autres membres du groupe de corvidés qui viennent défendre leur copine. Il nous est arrivé de ne voir qu’un amas de plumes noires, les autres corneilles recouvrant entièrement le faucon. Cela peut être dangereux pour le faucon et c’est pourquoi on n’utilise que des formes (femelles) plus grosses et plus lourdes que les tiercelets (mâles). La proie est souvent laissée au faucon comme récompense. On m’a souvent donné des recettes de filets de corneilles mais je n’y ai jamais goûté! Par contre, dans les pays qui ont encore la chance d’avoir du gibier, on fait courtoisie au faucon, c’est-à-dire qu’on le laisse manger la tête du perdreau ou du faisan. Louis XIII, grand passionné de fauconnerie, trouvait que rien n’était meilleur qu’une perdrix pincée par un faucon!

Quels sont les buts d’une telle prédation sur les corneilles?                       

Disons d’abord qu’il s’agit d’une prédation purement écologique. La régulation des corneilles est indispensable pour la préservation des cultures, notamment. Il ne s’agit pas d’une chasse alimentaire. Le fauconnier est avant tout passionné par le dressage du rapace. Son but final est de le faire prendre. La chasse est un aboutissement naturel pour un faucon élevé en captivité. Le fait de voler régulièrement à certains endroits provoque un dérangement des groupes de corvidés et peut, d’une façon ponctuelle bien sûr, diminuer certains dégâts.

Est-on d’abord chasseur et ensuite fauconnier ou le contraire?

Selon la fameuse définition, tout fauconnier doit avoir une mentalité de chasseur. C’est effectuer une prédation en connaissant la nature le mieux possible, en sachant observer et interpréter les différents comportements et du rapace et de la proie. Un beau vol sans prise est-il un beau vol? J’imagine que c’est pareil chez les chasseurs à tir. Travail du chien, belle approche, etc.

En résumé, cet art, comme on l’appelle, demande une connaissance approfondie de l’ornithologie et des rapaces utilisés. L’oiseau de vol fait partie de l’existence du fauconnier et de sa famille 365 jours par an. Toute notre vie y est consacrée… Mais nous aimons ça!

Interview et photos Chasie

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