Kim Pasche, nous avons eu le plaisir de vous découvrir grâce à de très nombreux reportages réalisés sur vous. Avant toute chose, comment vous définiriez-vous ?

J’ai de la peine à me définir. Cela dépend de l’angle par lequel on aborde cette question. D’un point de vue académique, je suis un archéologue expérimental qui, en mauvais élève, n’a pas terminé son cursus universitaire pour pouvoir pratiquer au plus vite sa discipline. Cela m’a amené au Canada où j’ai voulu tester l’outillage européen du paléolithique final (dont les outils de chasse, pêche et piégeage) dans un contexte au plus proche des conditions climatiques, fauniques et florales que nos ancêtres Cro Magnon connaissaient jadis. Je suis devenu trappeur et j’ai fait l’acquisition d’une concession de trappe au Yukon qui me permet de vivre en autarcie une partie de l’année en mode «préhistorique». En parallèle de cela, j’ai commencé à collaborer avec les peuples sur place car j’estimais que nous avions quelque chose en commun : eux comme moi, cherchons à faire perdurer des savoirs qui lient les hommes à la nature.

Mais je préfère nettement me voir comme une sentinelle qui cherche à déceler les dangers de notre vision moderne. Mon premier outil est un recul nécessaire sur notre grande civilisation, et je trouve ce recul en me coupant du monde moderne plus de la moitié de l’année et en côtoyant ce que je nomme «les autres humanités» au Canada. L’autre moitié, je la passe en Europe pour, entre autres, donner des stages liés à la vie sauvage et aux «gestes premiers».

Vous êtes un spécialiste de la vie sauvage, un artisan de la préhistoire et un trappeur, quel a été le déclic pour découvrir et faire partager cette vie sauvage ?

Ce qui est étonnant, c’est qu’il n’y a pas eu de déclic. J’ai toujours été porté par la vie sauvage. Depuis tout petit, ce qui m’intéresse, c’est le lien avec la nature. Et depuis tout petit, cette tentative de me sentir «chez moi» dans les bois s’est heurtée à l’absence du lien que notre culture entretient avec la nature, et ses conséquences. Concrètement cela se traduisait par le fait qu’il fallait retourner dans des bâtiments scolaires le lundi alors que je sentais que la forêt était une bien meilleure école pour moi. Je passais tout mon temps libre chez mon grand-père qui vivait en lisière de forêt sur le Plateau suisse. Je me suis très vite rendu compte que la nature sauvage avait mauvaise presse.

Les paysans de ma région parlaient de «mauvaises herbes» en parlant des plantes sauvages (par ailleurs souvent comestibles !), les chasseurs, de «nuisibles» en parlant des sangliers. Je sentais bien que la nature sauvage était en sursis dans l’inconscient collectif. Tôt ou tard, notre culture parviendrait à domestiquer ce qui résistait encore à notre contrôle.

Et puis j’ai fini par comprendre que cette tendance s’imposait dans tous les domaines de notre société, y compris dans l’éducation, la justice, les sciences ; ma culture domestiquait jusqu’à l’homme lui-même !

C’est donc un élan de rejet qui a habité mon jeune âge (car j’aspirais à la liberté), que je humais dans mes escapades en forêt ou dans mes lectures au sujet des peuples dit «primitifs». Ces peuples vivaient sans les peurs qui habitaient le monde des adultes autour de moi. Pour ces peuplades, le danger était une occasion de s’améliorer. Le prédateur était vu comme un guide vers l’excellence. Il y avait de la noblesse dans l’attitude de ces gens que je ne retrouvais pas dans mon monde qui semblait un peu médiocre en comparaison. Adolescent, je me suis fait la promesse de m’affranchir de cette société capitaliste et c’est, en essence, ce qui m’a guidé vers les savoirs et les gestes «premiers», ceux de la préhistoire.

La rencontre avec le monde sauvage m’a vite fait comprendre qu’il était possible de remédier aux peurs fondamentales de l’Occident en renouant avec nos origines sauvages. Plus tard, la rencontre avec des cultures de chasseurs-cueilleurs m’a fait comprendre une chose terriblement simple : «Nous ne sommes pas l’humanité».

En quoi le Canada est-il une terre idéale pour partager ce concept de retour à la nature simple et saine ?

J’ai trouvé dans les forêts boréales canadiennes un espace sauvage d’une intensité à couper le souffle. Un lieu non pas dépourvu d’humains comme je l’avais imaginé, mais où l’humain est constitutif de l’environnement. Là vivent les derniers chasseurs-cueilleurs en lien direct avec le mode de vie qui était celui des hommes du paléolithique final en France. Avec eux, j’ai appris à être un chasseur implacable. J’ai compris que le plus beau cadeau qu’un chasseur puisse faire à sa proie, c’est d’être impitoyable et aimant à la fois.

Ces espaces, incroyablement préservés de l’influence humaine moderne, nous invitent à réenchanter notre imaginaire et permettent un recul nécessaire. Toutefois, tout le monde n’a pas besoin d’être en contact direct avec ces milieux reculés. Il suffit que nous écoutions celles et ceux qui en sont les ambassadeurs. Je ne parle pas de moi, mais bien des peuples premiers qui incarnent une des façons pérennes d’être humain sur cette terre. Et cela fait du bien de voir que celui-ci peut être humain dans toute sa dignité sans nécessairement détruire son écosystème. Ce monde sauvage et ces habitants humains et non humains sont là pour nous rappeler que la place de l’homme n’est pas à trouver, mais à retrouver.

De très nombreux chasseurs insistent sur le fait que la chasse est un retour privilégié à la nature. Par ailleurs, nos modes de chasse peuvent paraître «faciles» à côté des vôtres, que souhaitez-vous apporter dans une découverte totale de la nature ?

Comprendre que ce qui compte vraiment c’est la posture du chasseur; que l’outil est finalement secondaire.

Donc, oui, la chasse est une occasion extraordinaire de renouer avec une humanité primordiale, celle des origines, qui nous a vus développer un outil de chasse peu commun : l’empathie. Cette empathie permet de se mettre à la place de la proie afin de prédire ses comportements. Je pense que d’un point de vue morphologique, c’est la chasse qui a fait de nous les humains que nous sommes depuis deux cent mille ans.

L’humain, comme toute autre espèce, influence son milieu et doit évidemment consommer pour exister. La chasse est la façon la plus directe et la plus franche de ressentir ce que cela signifie. Je n’ai personnellement rien connu de plus fort dans la vie (et pourtant je suis deux fois papa !), de plus troublant et émouvant, que de se plonger dans l’œil de ma proie alors que je mettais fin à ses jours. Dans ses yeux, c’est ma vie qui défile à chaque fois. Je sais qu’un peu de moi meurt aussi, à cet endroit, et qu’un peu d’elle vit désormais en moi. Pour moi, cette tension entre chasseur et chassé symbolise l’essence même de la vie.

Mais cette magie, cette plénitude, n’est accessible me semble-t-il qu’au chasseur qui se sent au milieu de ses congénères lorsqu’il chasse, et elle échappe en bonne partie au chasseur qui se sent conquérant et croit exercer son pouvoir de contrôle sur une nature soumise ou à soumettre.

Avec ce qui a été dit, la question n’est pas tant de savoir si la chasse est nécessaire ou non en France aujourd’hui, mais réside plutôt dans les symboles. Le chasseur est avant tout le gardien de nos origines sauvages les plus nobles, celles de l’homme qui est part de la nature et qui ménage plutôt qu’il n’aménage la nature qui l’entoure.

Agir comme vous le faites pour faire découvrir la nature à des personnes peut-il aussi faire partie d’un mouvement de retour simple à la vie, et donc d’aspiration à protéger toute vie sauvage ?

Cette question me semble importante. Doit-on protéger la vie sauvage de l’extérieur ou de l’intérieur ?

Dans le premier cas, protéger veut souvent dire «sanctuariser» la nature, et tacitement alimenter l’idée d’une humanité hors de la nature. De facto, cela place l’humain au-dessus de cette dernière. Et cette pensée est précisément celle qui nous a amenés là où nous sommes aujourd’hui. En voulant contrôler ! D’abord les premières plantes domestiquées, puis la flore alentour, puis la faune, puis la topographie, puis les peuples, et puis, et puis… nous avons créé des déséquilibres qui menacent non seulement la communauté du vivant, mais avant tout nous-mêmes.

Pour moi, il faut absolument sortir de ce cycle infernal qui nous contraint à devoir contrôler de plus en plus de paramètres, seulement pour continuer d’être humain. Accepter que le sort de notre communauté vivante n’est pas de notre responsabilité, et lâcher prise. C’est ce que je transmets dans mes immersions d’ailleurs. Je propose de vivre une semaine ou plus en redevenant nomade et collecteur dans nos régions, et d’expérimenter ce qu’est une vie simple en tentant d’y trouver sa place.

De plus en plus de personnes deviennent vegan et sont des «nouveaux» adeptes de la protection animale, que pensez-vous de ces mouvements ? Y a-t-il une cohérence de fond selon vous ?

Ma mère est végétarienne convaincue depuis quarante ans et vegan lorsque c’est possible. J’ai personnellement grandi en étant végétarien jusqu’à l’âge de 11 ans. Aujourd’hui, il m’arrive d’être à 80% carnivore dans mes immensités boréales… je pense donc avoir une fenêtre intéressante par laquelle observer le phénomène. Mais avant tout, je ne juge pas le fait d’être ou de ne pas être vegan. On peut d’ores et déjà balayer l’idée absurde selon laquelle on ne pourrait pas se nourrir de façon équilibrée sans produits animaux. Je suis la preuve vivante que c’est possible !

Mais on peut également balayer l’idée tout aussi absurde selon laquelle le monde se porterait mieux si tous les êtres humains étaient vegans, ou végétariens. Les peuples-racine, tous omnivores, en sont la preuve, puisqu’aucun d’entre eux n’a à notre connaissance ethnographique ou archéologique, détruit son environnement. Si le fait d’être vegan est le résultat d’une volonté de protection des animaux, cela me semble juste dans la mesure où on l’applique à l’industrie. Mais ce même élan devient incohérent si on cherche à l’appliquer partout sans nuance.

Par exemple, là où je vis, se nourrir exclusivement de végétaux nécessite du pétrole pour importer cette nourriture, alors que l’élevage ou la chasse peuvent être pratiqués localement avec un bien meilleur impact écologique et sans grande infrastructure. Dans ma région, chasser ou élever est sans doute le geste le plus écologique qui soit !

Mais une analyse plus profonde encore révélerait selon moi que l’idée d’une humanité «zéro impact» est une fiction dangereuse car elle valide l’idée que les principes du vivant ne s’appliqueraient pas aux êtres humains. Ces principes du vivant qui nous susurrent que pour vivre, il faut faire mourir un peu. Que ce soit un animal, un arbre, ou une carotte. Aimer la nature ne veut pas dire ne pas avoir d’impact, mais plutôt avoir un impact approprié et stimulant. Ainsi le lion est garant de la grâce de la gazelle et vice versa. Sans changement de vision, nous pourrions être douze milliards de vegans à asphyxier la terre sans faire couler une seule goutte de sang et en étant convaincus d’être «amis des animaux» !

Vous proposez de nombreux stages sur le site gens des bois (autour de l’arc et de la vie sauvage), quels sont les stages que vous recommanderiez à des chasseurs avides de connaissances cynégétiques ?

A peu près chacun de mes stages est une occasion de nourrir nos racines sauvages et de se fondre un peu plus dans la nature. A ce titre, savoir faire du feu en frottant deux bouts de bois ou savoir tailler une pointe de flèche en silex, contribue à ce rapprochement. Les gestes premiers nous inscrivent dans l’éco-système, et l’environnement devient alors «environnant».

Un dernier mot pour nos lecteurs !

Le sujet de la chasse en Europe me passionne, vraiment ! Je sais que cela peut paraître bizarre au premier abord, mais pour moi, les mondes actuels de l’écologie et de la chasse sont deux facettes de la même pièce. Toutes deux prônent un contrôle de l’environnement et peinent à voir la nature autrement que comme une ressource. Et pourtant, dans l’imaginaire collectif, ces deux mondes paraissent souvent opposés. C’est dommage ! Mais pas inchangeable. Dans toutes les peuplades traditionnelles, il n’y a pas de dichotomie entre le chasseur et l’ami des animaux. Ces peuplades, souvent animistes, se voient comme frères et sœurs des animaux qui les entourent. Le chasseur est même privilégié car il a un contact direct avec ses frères sauvages. Il serait intéressant selon moi que nous soyons capables aujourd’hui, dans notre société moderne, de redonner cette place non seulement au chasseur, mais à l’ensemble de la société. Ainsi, loin d’être fustigé pour son activité «macabre», le chasseur serait plutôt un chercheur «écologue», passeur entre les mondes humain et non humain. Dans cette vision, le chasseur serait le fier représentant d’une population consciente de sa position privilégiée et essentielle, car il serait un précieux baromètre de la santé de nos régions !

Infos stages et activités sur : www.gens-des-bois.org

Remerciements à Chassons.com pour cette courtoisie.

Propos recueillis par le magazine Chassons.com,
photos 
Kim Pasche, Bruno Augsburger, Sari Brunel

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