La rage qui sévissait déjà depuis quelques années dans le nord de la Suisse, notamment dans le canton de Schaffhouse, nous prenait à revers par le Jura français. Dès ce premier cas, la maladie progressa rapidement, tel un incendie, et les années 1977 et 1978 dépassèrent toutes les prévisions et battirent tous les records.

Mortalité énorme

Le nombre d’animaux abattus en pleine crise, moribonds ou récupérés péris fut impressionnant. A l’époque, j’étais le surveillant de la faune de la circonscription 2, territoire de 350 km2 compris entre le district franc fédéral du Noirmont et le Suchet, soit à peu près le tiers du Jura vaudois. Selon mes carnets et statistiques de l’année 1977, voici quelques chiffres: animaux acheminés par mes soins sur l’institut Galli-Valério pour analyse ou directement sur les centres d’incinération de Penthaz et du Sentier: 2 sangliers, 2 chamois, 93 chevreuils, 198 renards, 29 blaireaux, 18 fouines, 8 lièvres et 125 chats !

Surcharge professionnelle

Les téléphones et demandes d’intervention arrivant continuellement de jour comme de nuit, les épouses des gardes étaient très sollicitées pour assurer le service. En ce temps-là, pas de natel ! Les portables nous auraient bien simplifié la vie. Le gardiennage était en première ligne pour régler ces problèmes et répondre à une population très inquiète. Il faut rappeler que cette maladie faisait très peur. Quelques décès de personnes avaient fait la une des journaux. Les autorités, à juste titre, conseillaient même aux promeneurs de s’armer d’un solide bâton pour faire leurs randonnées.

A plusieurs reprises, je me suis retrouvé à chercher un renard qui s’était introduit dans une écurie, une grange et même dans des habitations. C’étaient vraiment des interventions difficiles avec parfois des spectateurs, des risques d’accident et il ne fallait pas «se mélanger les pinceaux». Nous avons vécu également des situations rocambolesques qui mériteraient un livre. Mon chien Rocky, un drathaar, fut fortement mis à contribution. Ennemi juré des renards, il fit preuve d’une redoutable efficacité.

Le garde équipé de gants et son drahtaar Rocky récupérant un renard pour l’incinération.

Gratitude aux chasseurs

Souvent débordés malgré un engagement total pour répondre aux attentes de la population, nous avons pu, heureusement, compter sur des aides précieuses. C’est l’occasion pour moi de rendre hommage à tous ces bénévoles qui ont accompli un véritable devoir civique. Les surveillants auxiliaires de la faune et les chasseurs ont réalisé un immense travail. Mais on peut dire que cette vague de rage est arrivée au bon moment. En effet, la même année, le peuple vaudois était amené à voter une initiative visant à interdire la chasse. La plupart des gens ont pu se rendre compte que les grands idéaux de protection totale étaient une utopie complète. Ils ont compris aussi le rôle utile joué par les chasseurs durant cette crise.

Ces animaux victimes de la rage, dans la dernière phase de la maladie, souffraient énormément. Les délivrer rapidement et proprement était une nécessité et nos calibres 12 ont rendu de bons services. En l’absence du garde et du gendarme, le chasseur local était le mieux habilité à régler l’affaire.

Instructions difficiles à respecter

Les ordres du service vétérinaire cantonal étaient parfois difficiles à respecter. Ainsi, pour qu’une analyse de laboratoire soit possible, on ne devait pas tirer l’animal à la tête. Or, les animaux atteints par la maladie manifestaient souvent une résistance étonnante au coup de feu, vraisemblablement parce que leur système nerveux était lésé.

Difficile à appliquer également et donnant matière à beaucoup de critiques, voire d’insinuations malveillantes, ce même service avait décidé que tout animal sauvage, tué ou récupéré en dehors de l’exercice de la chasse, devait être brûlé. Ainsi, il a fallu acheminer sur les centres d’incinération des cerfs, des sangliers, des chevreuils, la plupart victimes de la route et du train. Personnellement, j’avais alors un sentiment de gâchis et de gaspillage.

Gardes vaccinés…

Les gardes-chasse étaient convoqués pour subir le fameux vaccin préventif «Berna» de mauvaise réputation, avec des effets secondaires lourds et des taux d’anticorps souvent décevants. A cette même époque, heureusement, la France disposait du vaccin «Mérieux» qui n’avait que des avantages par rapport à l’autre. Sur les conseils de mon médecin, je suis devenu un «dissident» vis-à-vis de l’administration vaudoise qui me fit signer une décharge et me menaça de mettre les frais à ma charge. Par la suite, changement de doctrine: le «Mérieux» fut adopté officiellement et les gendarmes et d’autres agents de l’Etat purent en bénéficier.

Hiver 77, le porte-bagage bricolé pour emmener les animaux vers les centres d’incinération du Sentier et de Penthaz.

… et les renards aussi !

Quelques années plus tard, l’épizootie de la rage a été en quelque sorte éradiquée grâce aux vastes opérations de vaccination des renards par voie buccale. De cette vague de rage, on a pu retirer des expériences, à mon sens, très intéressantes. Dans le Jura, nous avons vécu, par la suite, une période durant laquelle on ne voyait pratiquement plus de renard. Par contre, les comptages de gibier exécutés au phare ont démontré que les populations de lièvres avaient profité de cette situation. On peut faire les mêmes remarques concernant les gallinacés de montagne. Les comptages de grand tétras effectués lors des pariades ont donné des résultats presque inespérés au début des années 80. Les conditions climatiques très favorables pendant les nichées durant ces mêmes années ont vraisemblablement contribué à cette situation. Il faut rappeler, enfin, que les populations de chevreuils ont également atteint, à cette époque, des densités que l’on ne reverra peut-être plus jamais.

Je n’ai jamais oublié cette folle année 1977.

Texte et photos Bernard Raymond

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