Souvent ces histoires se sont enflées de nombreuses observations impossibles à recueillir, tant les bouches sont fermées ou le témoin peu digne de confiance. Tout cela fait un amalgame, largement mâtiné de superstitions tenaces qui amplifient les soi-disant faits et leurs conséquences, souvent désastreuses.

Lors de soirées, retours de chasse, ou veillées autour d’une table garnie, j’avais bien entendu quelques allusions à peine voilées, des bribes de conversation en catimini, relatant certaines histoires d’une vouivre qui hantait le val d’Illiez. Connaissant les auteurs de ces propos, je me doutais qu’il s’agissait de «fines plaisanteries» à leur mode et je n’accordais pas crédit à ce discours léger, voire totalement farfelu…

Tout s’allume…

Déjà la veille au soir, le crépuscule avait brûlé tout le ciel, augurant de beaux orages et ça n’avait pas manqué. De larges nuages ventrus gris plombé s’étaient déchirés et avaient déversé des trombes d’eau en grosses gouttes tièdes. De quoi rendre folles les truites…

Le matin, embrassant le paysage depuis la fenêtre de ma chambre, je constate que le ciel est bien dégagé, que l’aube pâlit blanc et la Vièze a «bonne façon»… C’est le bon moment. Je me rends dans mon coin préféré: à Morgins, au sommet des gorges de la Tine pour la remonter en pêchant jusqu’au pont de Rière, voire plus haut, parfois même jus-qu’en They.

En remontant, au pont de Rière… © Photo Claude Bréganti

Dans le creux de la gorge, l’air à peine rafraîchi est saturé d’humidité tiède, et la sueur au front dégouline plutôt que de s’évaporer. A chaque frémissement du vent, une pluie épaisse me tombe dessus. Après l’exploration de quelques trous, je suis déjà trempé jusqu’au caleçon. Mais je monte, monte et prends deux ou trois belles dans les plus beaux pools, les plus profonds. Passée la falaise de tuf jaune, j’arrive en vue du pont de Rière, au bas duquel une vaste piscine creuse la roche lisse et reçoit une cascade qui fait des bulles: l’idéal.

Au moment de jeter ma ligne, j’aperçois vers la droite, sur une pierre plate, une jeune fille à la longue chevelure blonde, ruisselante, manifestement sortie de l’eau à l’instant. Elle s’ébroue avec grâce, tandis qu’un chamois blanc vient s’abreuver à quelques pas. Je fais semblant de n’avoir rien vu de peur que l’image ne s’efface.

En observant toujours du coin de l’œil, je jette alors mon appât discrètement juste sous la chute, au risque d’accrocher la ligne aux rochers du fond. Aussitôt dans l’eau, aussitôt prise, une superbe fario est au bout, luttant massivement des épaules pour résister à la traction. Je l’amène sans la laisser s’agiter, ni faire d’éclaboussures, tandis que la jeune fille démêle ses cheveux dans le soleil, la tête tournée sur le côté. Fort de n’avoir pas été remarqué, je réitère l’exploit et mets au panier un deuxième poisson de la même façon. Malheureusement, le fil sortant du cadre s’entortille autour des branches d’une petite touffe de vernes poussant au ras du bassin. Le temps de récupérer toute ma ligne, la jeune fille et le chamois ont disparu sans aucun bruit.

Encore sous le coup de cette apparition, de plus étonné qu’une baigneuse n’ait pas effrayé les truites pourtant si farouches, une question me vient à l’esprit: est-ce vraiment une femme ou plutôt une ondine ? Je pense alors à l’histoire de la vouivre que les gens de la vallée se transmettent de génération en génération. Selon leurs dires, il s’agirait d’une belle fille qui hante les eaux et leurs abords. Elle possède et protège un gros diamant que beaucoup convoitent. Tour à tour, elle peut prendre la forme d’un grand serpent, voire d’un dragon ailé et redevenir humaine, au gré de ses humeurs.

Malgré un scepticisme crasse envers les légendes et autres superstitions, je me sens un peu forcé d’y croire. Mais la question reste sans réponse…

Tout s’éteint…

Enfin, pas si éteint que cela, puisque d’autres anecdotes décrivaient une vouivre hantant le torrent de Chavalet, sous les Arayes, un peu plus haut que la route. Mais un grand éboulement ensevelit sa grotte qui fut recouverte de gros rochers et de troncs d’arbres, comme on le voit encore maintenant. Mais elle y est toujours, sans doute plus discrète pour se protéger des hommes. Il faut franchir ce grand éboulis de gros blocs et personne n’est assez fou pour s’y risquer. Sauf qu’un jour, tenté par l’espoir de prendre quelques beaux poissons, j’y grimpai péniblement et, au premier trou, je la vis assise sur une pierre qui trempait ses pieds dans l’eau, mais un seul et bref instant. Je ramenai de cette aventure une toute belle truite, et cette vision troublante de la vouivre, en me jurant de n’y plus retourner, tant le passage était difficile et dangereux.   

L’autre jour, montant à Tovassière avec mon ami Francis, en quête de quelques bonnes photos de torrents, nous avons observé la vouivre un instant dans la cascade de Fontaine Blanche, qui se douchait de gouttelettes irisées. Hélas, le temps de sortir l’appareil, elle avait disparu.

Se non e vero, e bene trovato…

Texte et photos Michel Bréganti

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