J’ai été subjugué par ce poulpe qui arrive à dévisser un bocal étanche fermé par un couvercle de métal contenant un crabe, sa proie préférée, sans entraînement préalable ni imprégnation. Un instant de folie! Or ce céphalopode ne possède que 500 millions de neurones répartis dans un cerveau central et huit cerveaux dans les tentacules qui peuvent travailler indépendamment les uns des autres. Un vrai robot comme on cherche encore à en reproduire en technique informatique. Un tentacule coupé réagit encore comme son propriétaire pendant plus de dix minutes. Etonnant! D’autant plus que nous, pauvres Homo sapiens avec notre cerveau de 80 à 100 milliards de neurones, n’arrivons pas au niveau de ce genre de prouesse. Il faut donc se résoudre à l’évidence, les poissons ont aussi un cerveau qui leur permet d’avoir ces comportements qui nous étonnent, voire qui nous sont impossibles à comprendre ni même interpréter. De plus, leurs sens sont beaucoup plus performants qu’on ne l’avait prévu, notamment l’ouïe et l’odorat.

Quand les poissons mordent-ils à l’hameçon?
Voilà la question péremptoire et même essentielle puisqu’elle conditionne toute la pratique de la pêche. D’emblée, il faut reconnaître que le nombre de facteurs variables qui déterminent les moments d’activité des poissons est vraiment très grand, aussi est-il nécessaire de les analyser. La méthode scientifique implique de les étudier dans l’ordre décroissant de leur importance avant d’aller chercher des petites combines aussi stupides les unes que les autres dans les élucubrations des Tables solunaires, de l’Almanach Vermod ou même de l’Indien de service. Encore que! Avant d’aller dans le détail, il faut reconnaître qu’il y a deux grandes catégories de poissons dépendant de leur façon de se nourrir: les carnassiers et les poissons blancs; cette dernière distinction n’a pas de rapport avec la couleur de leur livrée ni même de la chair.

Rivière typique pour la pêche au devon, assez large, avec de l’eau et des cachettes qui recèlent des monstres.   

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Les carnassiers
Les carnassiers se nourrissent principalement de protéines (viande) issue d’autres espèces de poissons, de crustacés et d’insectes qu’ils attaquent littéralement dans leur plei-ne activité. Aussi leurs périodes de recherche de nourriture sont-elles liées aux déplacements et à l’agitation de leurs proies de prédilection. D’une façon générale, le carnassier est véloce, sa vitesse doit être supérieure à celle de sa proie. Mais il est économe de son énergie, la réservant à des chasses réussies. En exemple quasi parfait: le brochet qui est taillé pour la poursuite passe la majeure partie de son temps sur le fond à somnoler; il ne monte vers la surface que lorsque la faim le tenaille, quand le fretin sort et s’agite. Il en va de même pour la truite et les autres salmonidés en eaux calmes, tandis que la perche chasse plus rarement à la surface, elle affectionne un peu plus de profondeur, notamment l’eau un peu fraîche. Ces carnassiers se pêchent principalement aux leurres soit «durs»: cuillers diverses, poissons articulés, rapala, poppers, etc., soit «souples»: imitations très réalistes de poissons ou de crustacés, de batraciens, voire de formes ne ressemblant à rien ou même saugrenues comme les twisters, baits et autres. Il suffit dès lors de bien observer l’eau afin de trouver des indices trahissant la présence de ces poissons prédateurs. Le plus sûr: après le coucher du soleil, le fretin s’agite près des bords herbeux et gobe des petits moustiques à la surface. Parfois quelques-uns de ces poissonnets sautent dans l’air et quelques remous marquent la surface; un prédateur est en train de les chasser et une petite cuillère blanche lancée au milieu de ce théâtre peut prendre un poisson de belle taille. C’est la réussite à presque tous les coups…

La pêche à devonner
Cette façon de pêcher avec ce leurre est ancienne. Elle se pratiquait avec une longue canne de bambou, lourde en diable, une ligne forte et épaisse et un devon: l’imitation d’un poisson en métal ou en nacre, lourd avec une hélice en queue et ornée d’un triple de bonne taille. L’ensemble était assez pesant pour réveiller une épicondylite bilatérale du tonnerre de dieu. Le système consiste à lancer le devon perpendiculairement à la rive d’une rivière assez rapide et bien en eau, de laisser le leurre dériver en arc de cercle et de ramener le long du bord. Il suffit de lever la canne ou de reprendre un peu de fil pour franchir un obstacle, voire de relâcher pour faire plonger en eau un peu plus profonde. Cette technique, considérée comme désuète, reprend ces dernières années du poil de la bête avec des matériaux modernes plus adaptés et surtout moins coûteux. En effet, les meilleurs devons étaient confectionnés avec du laiton, du cuivre et de la nacre. A l’évidence, ils étaient très chers, ce qui restreignait leur utilisation, mais ce leurre «croche bien». On trouve maintenant des devons en matériaux composites et bien quelques amateurs s’adonnent à cette pêche de grandes eaux.

La collection inestimable… une centaine de devons et quelques cuillers fantaisies manufacturées.

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Drôle d’histoire
J’avais hérité de l’ensemble du matériel d’un vieil ami pêcheur décédé. Cadeau empoisonné, car à l’époque de la fibre de verre et du carbone, ce fatras n’était plus utilisable, tant s’en faut. J’ai fait un peu la gueule lors du déménagement: vielles cannes en tonkin minées par les bestioles, viroles oxydées, voire soudées, les anneaux de porcelaine cassés. Avec ça des monceaux d’hameçons qui ne devaient pas grand-chose aux ancres de bateau, bouffés par la rouille, plusieurs centaines de cuillers faites à la main oxydées et inutilisables, des dizaines de carnets de Mortapêche, etc. J’avais donc reçu un cadeau empoisonné. Je déménageai ce matériel, un vrai magasin, sans plus même ouvrir les boîtes métalliques qui contenaient les petits objets. Quelques mois plus tard, je mis au feu les «merveilleuses» cannes, jetai à la poubelle le matériel obsolète d’un autre siècle et j’ouvris les dernières boîtes métalliques. Miracle! Une collection de devons, véritables œuvres d’art, qui rutilaient de toute leur nacre! Consultant un catalogue contemporain à ces leurres, je constatai que les plus beaux valaient quelques CHF 130.– la pièce, et qu’il était même possible de les faire réparer car la nacre était fragile. J’en ai constitué une collection qui orne toujours le hall de ma maison au plus grand plaisir de mes amis pêcheurs aussi passionnés que moi.

Texte et photos Michel Bréganti

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