Passion chasse

Hubert Niclasse a vu le jour en 1946 au pied du Gibloux. La même année fut fondée la Fédération des chasseurs fribourgeois. C’est donc tout naturellement que notre ami Hubert a rejoint la cohorte des disciples de saint Hubert pour en devenir un membre aux sermons qui ont souvent marqué profondément les esprits dans les églises romandes. Lorsque, en chaire, il parle de la nature, quitte à outrer certains, il dit ce dont il est profondément convaincu. Actif dans les comités des sociétés de chasse, il a occupé notamment la fonction de secrétaire de la Fédération cantonale fribourgeoise, puis durant une période celle de président de la commission «Grands Gibiers» de Diana Suisse. Si des associations civiles apprécient son dévouement, l’ordre des dominicains n’est pas en reste puisqu’il a confié à Hubert Niclasse des fonctions à responsabilités, telle un temps celle de supérieur provincial. Sommité juridique dans sa confrérie religieuse et dans son diocèse, le père Niclasse assume aujourd’hui la délicate tâche de responsable de l’Officialité qui consiste à exercer le pouvoir judiciaire de l’évêque et de présider le Tribunal diocésain auprès de l’Evêché de Lausanne, Genève et Fribourg. Homme libéral, Hubert Niclasse privilégie le contact humain et préfère la réalité quotidienne du terrain à une vie calfeutrée dans le silence des abbayes. Il ne laisse personne indifférent. Une riche destinée qu’il nous offre en partage pour notre plus grand plaisir.

Hubert Niclasse Un prêtre heureuxHubert Niclasse passe à confesse…

Hubert, religieux, juriste ou chasseur?

«Très simple! Cela dépend de ce que je fais au moment donné. Religieux, je le suis toujours, même lorsque je suis en chasse. Ma fonction épiscopale me vaut le privilège d’être en même temps juriste et religieux puisque j’ai la charge de démêler les aspects judiciaires qui concernent les droits et obligations de l’Evêché. Si je devais choisir l’une des trois activités? Cela serait difficile! Toutes me rendent heureux malgré les difficultés qui sont le lot de chacune d’entre elles. Si ce choix devait toutefois m’être demandé, j’utiliserais certainement mes qualités de juriste pour plaider auprès du Bon Dieu et de saint Hubert afin de trouver un compromis.»

Quelle est la première de ces trois activités qui t’a habité? 

«Celle que je ne peux en tout cas pas exclure est la dimension naturelle qui m’a conduit à la chasse. Je suis né dans un village campagnard. Ma famille vivait dans la ferme de mon grand-père qui était paysan alors que mon père était maçon, mais il est mort très jeune. J’aimais tellement peu la ville que toutes les fois que je rentrais du collège je partais tout de suite en forêt.
Déjà tout gosse, j’étais imbibé de nature.»

Mais alors pourquoi avoir choisi la prêtrise?

«A l’école primaire, l’idée de faire prêtre m’avait effleuré. La poussière des champs ne me titillait pas plus que tant. J’avais été enfant de chœur et j’aimais donner des coups de main. Dans leur grande bonté, le curé et le régent estimaient que j’étais suffisamment intelligent pour suivre des études. Pour cela, je devais fréquenter le collège. Il n’y avait pas tellement de possibilités autres que celle d’aller dans les petits lycées qui enseignaient le degré secondaire. Cela s’appelait des pensionnats. Dès l’âge de 11 ans, j’ai donc vécu en internat et ne revenais au village qu’environ tous les trois mois. Le curé de la paroisse était un brave type avec qui je jouais parfois aux cartes. Le rôle social du prêtre à l’époque ne me déplaisait pas. J’étais passablement curieux et je m’intéressais à savoir ce qui se passait derrière les murs du couvent. Pour le savoir, le mieux était d’y entrer. Je suis donc devenu prêtre un peu par idéalisme, sans trop de conviction, peut-être aussi un peu par romantisme. Mes confrères de l’époque pensaient d’ailleurs que je n’allais pas tenir le coup.»

Et pourtant tu es toujours religieux?

«Ce qui m’a permis de continuer psychologiquement dans cette voie, c’est le fait que je me suis toujours laissé des choix ouverts. Cela m’a aidé à surmonter les tempêtes passagères comme les hommes issus de la terre savent le faire. Je n’étais pas non plus trop motivé pour envisager toute une vie avec une femme et des enfants. Et puis, la vie en communauté chez les dominicains n’était pas trop hiérarchisée mais très démocratique, ce qui est encore la philosophie actuelle de l’ordre. Cela me correspond assez bien car mon esprit libéral peut y trouver son bonheur.»

Niclasse Chaque trophée a son histoireChaque trophée a son histoire.

 

Faisan doré 1La fierté du faisan doré.

 

La braconne et la chasse figuraient–elles parmi tes choix ouverts?

«La nature est un don de Dieu pour que l’homme profite des ressources qu’elle prodigue. En même temps, elle ressource. Elle peut être apaisante comme très violente. Depuis tout gamin, j’ai vécu dans cet élément. En rentrant de l’école, je m’arrêtais chez mon grand-oncle qui m’apprenait à tirer à la carabine. J’épaulais, visais et tirais contre le talus. Dans la ferme de mon grand-père, j’ai été habitué à poser des trappes pour piéger les taupes. J’ai vu mon père et mes oncles partir en chasse, surtout au lièvre, à vélo. J’ai donc été imprégné de ce milieu. Aujourd’hui encore, j’ai besoin de ce contact avec cet univers. La nature, on peut la contempler comme un tableau ou la conserver à outrance pour la mettre dans un musée, en quelque sorte la dénaturer. Je ne vois pas à quoi cela sert. Il y a dans la nature des principes dynamiques. C’est un lieu de vie mais aussi un lieu de mort. Prendre une part active à ce processus évolutif m’a toujours paru très important. La chasse permet d’être complice avec la nature et de vivre intensément en sa compagnie.»

Mais on peut y vivre sans la braconne, simplement en chassant!

«Ça c’est une autre histoire! D’abord, je n’avais pas l’argent pour passer le permis de chasse, et, deuxièmement, en tant qu’étudiant chez les dominicains, cela aurait été mal perçu, bien qu’un des plus grands dominicains, le pape Pie V n’hésitait pas à tirer les étourneaux qui dévoraient la récolte des vignes papales. Le fusil de chasse de Léon XIII qui tirait de temps en temps les moineaux dans les jardins est encore présent au Vatican. Dans la braconne, il y a quelque chose en plus. Mon intérêt immodéré pour la nature m’y a poussé mais pas seulement. Je pense que l’impulsivité de la jeunesse et mon petit penchant anarchiste ont aussi joué un rôle. Le vœu de chasteté, la discipline des couvents demandaient peut-être également une certaine compensation. La braconne constituait une prise de liberté par rapport à l’ordre établi. Cela répondait pour moi à un besoin, même davantage, car, lorsque j’étais un peu tendu, se manifestait en moi une pulsion qui m’obligeait à me rendre en forêt ou dans la montagne. Mon premier brocard a été braconné le jour de la Fête-Dieu. J’avais 16 ans et je n’étais pas encore prêtre!»

Braconner en étant prêtre, c’est un péché?

«Non! Rien dans les lois de l’Eglise n’interdit le braconnage ou la chasse. Si de tels actes sont accomplis pour se nourrir ou pour donner la moisson à ses amis, ce n’est pas immoral selon le sens de la religion.»

Niclassesanglier
Chasse au sanglier: «La chasse permet d’être complice avec la nature…»

 

Comment se comportaient les paroissiens en sachant que tu étais parfois hors la loi?

«Je n’ai jamais vraiment eu de paroisse attitrée mais j’étais en contact constant avec les gens. Dans le milieu rural qui connaissait probablement mes activités, ce n’était pas un sujet de grande conversation. Une fois, alors que je disais la messe dans une petite chapelle non loin d’une forêt, les fidèles d’un jour qui se trouvaient sur le parvis par manque de place à l’intérieur se sont écartés au moment du sermon pour s’asseoir dans les alentours. Deux coups de feu ont retenti derrière la chapelle. J’ai interrompu le cours de mon homélie et ai dit à ces paroissiens, en souriant ‹Pour une fois, vous ne pouvez pas dire que c’est moi!›, puis j’ai poursuivi ma prédication.»

Est-ce le fait d’avoir été pris en flagrant délit qui t’a incité à stopper cette pratique?

«Non! J’ai été pris à deux reprises dont une fois alors que j’étais dans la montagne et qu’avec l’aide du brouillard je me déplaçais sans trop me camoufler pour récupérer deux chamois tirés la veille. Puis la brume s’est dissipée comme un coup de vent et le garde-chasse qui observait la région m’a aperçu. Il m’a plongé dessus. C’était le jeu. J’ai arrêté de braconner lorsque j’ai obtenu le permis de chasse. Pour moi, c’était clair. J’étais chasseur et ne pouvais donc plus être braconnier, ceci au grand désarroi de quelques amis que dès lors je réprimandais en leur disant qu’ils étaient hors la loi.»

Comment concilier la religion et la chasse?

«La chasse est une activité originelle primordiale et essentielle de l’homme. Il y a deux choses qui ont permis à l’être humain de survivre: la chasse pour manger et l’amour pour se reproduire. Cela existe depuis la création du monde. L’Ecriture ne prévoit aucune interdiction de chasse. Le Concile de Trente demandait que les prêtres ne chassent pas à cor et à cri. Les religieux pouvaient pratiquer la chasse silencieuse, c’est-à-dire devant soi avec son chien mais pas des battues à cor et à cri. Le Concile Vatican II a supprimé tout cela, il n’y a plus de législation de l’Eglise sur la chasse. Donc religion et chasse sont parfaitement conciliables. Je peux même dire que j’ai tiré profit, dans mon approche des gens, du fait d’être chasseur. Mon message religieux passe aussi plus facilement auprès de ce monde puisque j’en suis. Les messes de Saint-Hubert sont très fréquentées aussi par les non-chasseurs. Le curé est un homme qui doit vivre parmi les autres hommes, partager les activités quotidiennes de la société. Les chasseurs y sont intégrés. En dehors des moments consacrés au service religieux proprement dit, c’est aussi un moyen d’essayer de transmettre le message évangélique. Mais je ne parle pas toujours de religion avec mes amis. J’ai une conception libérale qui veut que la religion est une affaire individuelle et privée qu’il faut profondément respecter.»

Chevreuil de la Fete-DieuLe brocard de la Fête-Dieu.

 

Et le droit! Pourquoi?

«Si l’idée de devenir prêtre s’était quelque peu manifestée durant l’école primaire, celle de faire du droit m’est apparue pendant le collège. Cette marotte m’est revenue vers l’âge de 19 ans. J’avais terminé la théologie et une deuxième formation était exigée par l’ordre. A 25 ans, le droit s’est imposé! J’ai été encouragé dans cette voie par le père Henri de Riedmatten qui était Observateur du Saint-Siège auprès de l’ONU, à Genève. Comme il n’avait pas de permis de conduire et que je faisais le droit, cela me permettait d’utiliser la voiture diplomatique pour l’amener aux séances à Genève. Le droit me sécurisait car je ne suis pas un spéculatif mais j’ai un regard très réaliste. Pour moi, les choses sont comme elles se présentent et je suis plus à l’aise dans les sciences positives, comme le droit ou l’histoire. J’ai fait du droit dans le sens de rendre service aux gens. C’est comme cela que j’ai pratiqué et cela m’a d’ailleurs parfois valu quelques remontrances de certains avocats qui estimaient que j’empiétais sur leur domaine.»

Il ne restait donc qu’à passer le brevet d’avocat?

«La question s’est posée mais, avec l’accord de l’ordre, j’y ai renoncé. L’avocat doit plaider contre quelqu’un et cela, comme religieux, je ne pouvais pas le faire. Je me suis donc cantonné au droit pénal et administratif parce que l’Etat est plus impersonnel. J’ai ainsi pu aider les gens dans beaucoup de domaines, comme celui des assurances sociales. En matière de droit civil, il m’est arrivé de conseiller dans des procédures de divorce, toujours avec le consentement des deux parties. Je ne pratiquais cependant que très peu de procédures civiles. Aujourd’hui, ma fonction demande que j’instruise et prononce des jugements notamment sur des questions de nullité de mariages dans le cadre de l’Evêché.»

Si tout était à refaire, que souhaiterais-tu changer dans tes domaines de prédilection?

«J’ai tendance à dire que je ne changerais rien. Mais, à la réflexion, je me prendrais peut-être davantage de moments de solitude. La vie en communauté n’était pas propice à ces moments. J’adore les instants de solitude. Je ne deviens pas misanthrope, mais je me sens de plus en plus mal à l’aise dans une société qui, de rurale, devient citadine. Ainsi, je regrette aussi que l’écologie ou en tout cas les écologistes modernes humanisent l’animal. La société veut euthanasier l’homme mais refuse que l’animal le soit. La plupart des virus mutants proviennent de la proximité avec les animaux. C’est le cas du HIV, de la rage, de la grippe aviaire et j’en passe. Le rapport avec les animaux a changé. Dans le monde rural, l’animal était d’abord une ressource qui était utilisée pour traîner la charrette et la charrue ou se nourrir. Le monde citadin a totalement perdu ces notions originelles et fondamentales. Si j’avais le pouvoir de remettre l’église au milieu du village, je le ferais.»

Interview Chasie

 

 

Une réponse

  1. Dessauges

    Cher Hubert,

    L’humain â le discernement pour faire valoir ses droits et décider du moment de mourir et si la souffrance et trop dure il existe la sédation. En plus nous avons les directives anticipées. Pour les animaux certains humains les considère comme des kleenex. Pour avoir assister beaucoup d’animaux lors de la mort j’ai été chaque fois émerveillé de l’attitude de l’animal face à sa mort. Je pense que toute vie ici bas à droit aux mêmes égards. Car rien ne se crée, rien ne meurt tout se transforme.

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