La trace. Chasser c’est avant tout chercher une trace. Et celui qui la trouve en premier a plus de chances de parvenir à la proie. Dès l’Antiquité, la chasse a servi de modèle pour d’autres for-mes de quêtes ou de conquêtes. Dans un traité datant de la Grèce classique, le chef militaire Xénophon (430-355 av. JC) présente la chasse comme un excellent entraînement à la guerre. Aristote reconnaît également dans la chasse le prototype de la guerre la plus moralement acceptable. Si la comparaison avec l’exercice militaire est assez intuitive, le rapprochement entre la chasse et d’autres formes de poursuites est plus intrigante. Le même mot grec est employé pour exprimer toute idée de poursuite urgente. De la même manière, les mots «investigation» ou «investiguer» dérivent du terme latin vestigare, qui signifie à la fois rechercher avec soin, suivre à la trace et chasser. Ainsi la poursuite des bêtes et celles des idées, le travail du chasseur et celui de l’astronome ou du mathématicien, voire du juriste ou de l’enquêteur de police, ont plus d’un point commun. Mais cette quête de savoir pousse les savants non seulement à chercher à connaître le monde autour de l’homme, mais également à explorer son propre cosmos intérieur. Plus encore, la quête philosophique qui mène d’une connaissance du monde à une connaissance de soi, serait à comprendre selon Sophocle comme un modèle de la figure du chasseur chassé.

Deux mythes antiques illustrent ce renversement qui transforme le chasseur en proie chassée par son destin : le mythe de Dyonisos et celui d’Actéon.

Dyonisos et Penthée : la chasse, la vigne et la folie

Dans les textes antiques, le chasseur n’est pas simplement envisagé comme un humain qui poursuit des créatures sauvages. Parce que la chasse se trouve à la limite du monde civilisé et de la vie sauvage, le chasseur appartient aux deux univers. C’est pourquoi les Grecs anciens associaient la chasse tantôt à Apollon, dieu de la lumière, de la raison et de la poésie, tantôt à Dyonisos, dieu de la vigne, de la folie sacrée et des pulsions sauvages. Ce dernier est souvent représenté entouré de bacchantes, femmes farouches vêtues de peaux d’animaux, allaitant des bêtes et déchirant les proies qu’elles chassent de leurs mains nues.

Selon la tradition, le mythe le plus célèbre associé à la figure de Dyonisos est un drame de la chasse. Dyonisos déguisé entraîne les femmes de la ville de Thèbes hors de la cité et les invite à des danses orgiaques arrosées de vin et à de folles parties de chasse. Le roi de la cité, Penthée, qui n’a pas reconnu la figure du dieu dans celle du semeur de troubles, ordonne l’arrestation de celui-ci et son emprisonnement. Le mythe décrit la capture du dieu et de ses acolytes dans des filets destinés à prendre des bêtes sauvages. Lorsqu’ils sont amenés devant le roi, les gardes présentent leurs captifs comme du gibier. Mais Dyonisos parvient à se libérer et se venge en donnant au roi l’apparence d’un lion aux yeux des bacchantes. Celles-ci se jettent sur lui comme sur une proie, le tuent, puis le déchirent en lambeaux.

La Mort d’Actéon, de Titien: le chasseur Actéon, transformé en cerf par la déesse Artémis qu’il a surprise au bain, est tué par ses propres chiens.

Artémis et Actéon : la chasse, la curiosité et le désir

A Dyonisos, chasseur sauvage, s’oppose Artémis / Diane, déesse tutélaire de la chasse, de la lune et de la chasteté. C’est à elle que sont dédiés les plus beaux sanctuaires, bois sacrés et montagnes sylvestres. Artémis est à la tête d’un groupe de vierges dont la chasse est la principale distraction. Mais il s’agit d’une chasse ordonnée, civilisatrice qui n’a rien à voir avec les débordements sanglants des bacchantes. Son aura de virginité s’étend à la protection des animaux et des lieux éloignés où elle vit, et la rend inaccessible au regard de l’homme, prédateur en puissance. Le mythe d’Actéon retrace la transgression de cet interdit et une autre métamorphose de chasseur en proie.

Actéon est un jeune chasseur imprudent qui, s’étant éloigné de ses compagnons de chasse, surprend Artémis dans la source où elle se baigne, nue, en compagnie de ses nymphes. La déesse, outragée, maudit le chasseur en lui lançant de l’eau au visage et le punit en le transformant en cerf. Il sent sa peau se couvrir de pelage, des cors lui pousser sur le sommet du crâne et son cri de désespoir résonne comme un brame éperdu, désolé. Alertés par ce qu’ils croient être la proie dont ils suivaient la trace, ses propres chiens le débusquent et l’attaquent. Actéon, incapable de se faire reconnaître, meurt déchiré par les crocs acérés de sa meute.

Le mythe d’Actéon frappe l’imaginaire poétique parce qu’il interroge sur la limite posée à la parole par le regard. Le jeune chasseur transgresse le cercle protecteur de la déesse, voit ce qu’il ne devait pas voir et ne peut dire mot. Cette scène, dans laquelle les mots sont inutiles, se cristallise autour du corps de la déesse, autour du désir, dont l’objet de toute chasse n’est jamais qu’un substitut. Car toute chasse est sous-tendue par le désir de trouver (une trace), de reconnaître (un signe), de savoir, de voir.

Diane et Actéon, de Cavalier d’Arpin: toujours sur le thème d’Actéon qui surprend Diane, et qui est transformé en cerf.

En quête de sens

Que nous apprennent ces deux mythes ? Dieux tutélaires de la chasse, Artémis et Dyonisos possèdent des caractéristiques opposées. Si Actéon meurt, déchiré en lambeaux pour avoir vu ce qu’il ne devait pas voir, Penthée subit le même sort, pour n’avoir pas reconnu, aveuglé par les apparences, ce qu’il aurait dû connaître. Pourtant, malgré ces différences, les deux mythes qui leur sont attachés sont les miroirs l’un de l’autre.

Entre sanctuaires sacrés et forêts sauvages, le dieu de l’excès et de la folie est associé à la déesse de la chasteté et de la raison. Que deux divinités si différentes puissent être réunies pour symboliser la chasse illustre à merveille l’ambiguïté de la question. En effet la chasse est tout à la fois une scène de vie, de sagesse et de mort, dont le théâtre se situe toujours en bordure du monde civilisé. Elle se déroule dans des lieux à l’écart, montagnes, forêts, jungles, où le chasseur choisit de se rendre de son plein gré et où il se retrouve parfois confronté aux forces indomptées du monde sauvage, des origines, du sacré. En somme, c’est parce qu’elle confronte l’homme à ses limites, que la chasse permet à l’homme, symboliquement, d’apprivoiser l’inconnaissable.

Ainsi, pour les anciens, la chasse revêt un caractère sacré qui interroge aussi sur l’au-delà, la mort, ce qui est inconnu par essence. Mais si la chasse confronte l’homme à l’évidence universelle de la mort, elle est aussi l’affirmation de la vie dans toute sa force. Instinct pour les uns, désir pour les autres, la force de vie reste la plus forte puisque, année après année, les générations se succèdent pour les cerfs, les sangliers ou les chamois comme pour les chasseurs qui vont chasser d’abord avec leurs pères, puis plus tard, avec leurs enfants.

Texte Nadine Bordessoule Gilliéron, médiéviste

 

 

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