Pour avoir pas mal visité d’anciennes archives publiques et privées et retrouvé beaucoup de renseignements concernant la faune et la chasse, je suis resté nettement «sur ma faim» concernant le cerf.

Réservés à la noblesse

Une source sûre indique qu’un grand cerf fut tiré dans la région de Nyon, le 10 février 1739. D’autres ont vraisemblablement été récoltés par la suite mais, étonnamment, pas de mentions ou de récits concernant ce roi de la forêt qui a toujours excité les passions.

Dès le Moyen-Âge jusqu’à la Révolution française, le cerf a été chassé exclusivement par la noblesse. On peut imaginer que la chasse à courre, comme en France, a été le moyen le plus utilisé. Pour ce type de chasse nécessitant des déplacements importants, nul doute qu’il fallait s’entendre entre seigneurs voisins. La preuve : le 24 novembre 1722, la création du noble Ordre de Saint-Hubert, confrérie réservée aux seuls nobles pour cultiver les liens de fraternité dans le domaine de la chasse et se prêter secours et assistance mutuels. Une première Diana de personnages portant perruques et grands chapeaux à plume en quelque sorte !

Révolution et droits populaires

En 1800, la République helvétique supprime tous les droits féodaux personnels. Ainsi, en 1803, le droit de chasse devient un droit régalien pour les Vaudois. Désormais, ce droit est accessible à chacun pour un prix modique. Pendant longtemps, on va profiter à fond d’une liberté très large qui aboutira à la destruction presque complète du grand gibier. Une exception : le chamois qui se retirera de plus en plus dans des régions de rochers presque inaccessibles de nos Alpes et Préalpes.

Equipe de chasse de Mollens VD.

La Diana finance des lâchers de cerfs

Dès l’année de fondation, en 1883, les responsables de la Diana se rendent compte que la situation de la grande faune est catastrophique dans notre pays. Ces personnes, qui ont pas mal voyagé en Europe, pressent les autorités de prendre enfin des mesures. On collecte des fonds. Le Dr Henri Vernet s’adresse au Conseil d’Etat et obtient l’interdiction de la chasse au cerf, avec de grosses pénalités en cas d’infraction. Il obtient également une contribution financière.

En 1893, apparition d’un grand cerf à l’ouest du canton. On réalise un lâcher de six adultes achetés par la section Diana de La Côte. Cette tentative échoue et on considère que le braconnage en est la cause.

En 1930, c’est l’affaire du cerf de Pampigny qui fait grand bruit dans la presse. Un cerf adulte est tiré illégalement dans la région de Fermens. D’où venait-il ? Cette question restera sans réponse.

Tentatives avec des cerfs sikas

Les chasseurs ne désarment pas et conservent toujours l’espoir de retrouver un jour des cerfs dans nos forêts. A cette époque, les autorités y sont favorables et, à nouveau, on collecte des fonds.         

Le 14 avril 1938, lâcher de huit cerfs sikas, issus du parc de Prangins. Les animaux sont libérés dans la région de Givrins et dans les bois du Jorat. Pas moins de cinq cents personnes assistent aux opérations ! Rappelons que le cerf sika est un cerf d’origine niponne, introduit en Europe et de taille plus petite que le cerf élaphe. En lâchant un cerf plus léger, causant moins de dommages ( ?), peut-être pensait-on que cela passerait mieux auprès des milieux forestiers ?

La presse cynégétique de l’époque nous apporte quelques renseignements quant aux résultats. Peu à peu les animaux disparaissent. On peut imaginer que ces cerfs de plus petite taille furent plus ou moins confondus, involontairement ou non, avec de gros chevreuils…

1964 : les cerfs arrivent

Dans les années 1950 - 1960, ce sont d’autres lâchers de cerfs élaphes, de souche française, qui permettront le retour du cerf dans nos forêts vaudoises. La Fédération départementale des chasseurs de l’Ain a obtenu des animaux capturés dans la réserve nationale de Chambord. Rappelons que l’ancienne chasse royale de François Ier, propriété de l’Etat français, est le domaine le plus étendu de l’Europe occidentale entièrement fermé par un mur. Cette réserve a joué un rôle très important pour de nombreuses opérations de repeuplement en cerfs et en sangliers.

Les animaux ne connaissent pas les frontières. Ainsi, une harde de cerfs est venue s’établir dans la région très propice des marais de la Versoix. Emotion en «Terre sainte», région tout à l’ouest, limitrophe avec Genève et la France, où l’on vient d’ouvrir l’autoroute Genève-Lausanne. Les autorités craignent des collisions et une chasse est ouverte. Deux cerfs mâles de belle taille sont donc tirés officiellement et marquent le retour du cerf chez nous.

La fameuse biche valaisanne.

En 1969, un cerf dans le Grand Risoux

Emotion à la vallée de Joux ! Un cerf mâle est repéré dans les hauts de la forêt du Grand Risoux. Est-il venu depuis le massif de la Dôle ou est-ce la conséquence d’un lâcher exécuté pour le compte de l’O.N.F. en forêt de Chaux, département du Jura, à 60 km à vol d’oiseau ?

Cerf de M. Roger Anken.

Début des années 70, le cerf au Pays-d’Enhaut

Branle-bas de combat au Pays-d’Enhaut. Des cerfs sont signalés dans le vallon perdu des Sciernes Piccats. Un tir officiel est décidé pour «calmer le jeu». Un ou plusieurs tirs illicites sont également constatés. Ce début de repeuplement de nos Préalpes est intéressant car ces animaux sont de souche «Europe centrale». Ils viennent des cantons du Valais et de Berne. Et rappelons que nos amis valaisans ont été les auteurs d’un magnifique effort de repeuplement entrepris en 1926 déjà par les chasseurs de l’Entremont. Ces animaux furent achetés et acheminés depuis l’Autriche. Respect et reconnaissance à ces pionniers !

Comme il fallait s’y attendre, quelques années plus tard, des cerfs d’origine valaisanne, eux aussi, sont arrivés et se sont fixés dans les grandes forêts dominant la plaine du Rhône, en particulier la région de Bex. Dans la partie est du canton, l’espèce a aussi trouvé des conditions idéales.

Années 1980, la colonisation progresse dans le Jura

Dès le début de la décennie, on constate que le cerf progresse dans sa colonisation, notamment dans le massif de la Dôle. En haut-lieu, on s’inquiète beaucoup, surtout dans le milieu forestier. Le chef de service n’a-t-il pas dit «Pas de cerf dans notre canton !» ? On ouvre donc la chasse pendant le brâme et un heureux nemrod tire un des tout premiers cerfs adul-tes, le 28 septembre 1982, au nord-est de la Dôle.

Le rêve du garde-faune

L’auteur de ces lignes avait toujours rêvé que le seigneur de la forêt soit aussi présent dans le territoire sur lequel il exerçait ses fonctions. On ne peut rester insensible à cet ongulé prestigieux, qui en impose et qui garde toujours une part de mystère. A l’époque, je sais bien que cela n’ira pas sans problèmes. Les dommages peuvent être très importants.

Je pressens des réunions tendues avec les forestiers, des conflits avec le milieu paysan, des indemnisations difficiles, une surcharge professionnelle, etc.

Les doléances de ces mêmes forestiers sont légitimes. Chacun défend ses intérêts, c’est bien normal. Aux services responsables de trouver le bon consensus. Ce n’est pas facile, nous le savons.

Le 18 avril 1984, il est bien là ! Grâce à une information d’un chasseur d’images, je relève de nombreux indices laissés par une harde de cerfs dans la Côte de Berolle. Les vastes forêts du Mont-Tendre représentent un habitat de premier choix. Je prends conscience que le cerf sera un gros plus dans ma vie de garde-chasse. Que de beaux moments, de belles montées d’adrénaline, de recherches passionnantes en perspective !

Chaque cerf est contrôlé par les surveillants de la faune.

Chasse en équipe et premiers plans de tir

L’espèce alors se développe, plus rapidement que prévu, et il faut organiser une chasse efficace. Effectivement, les arbres de valeur écorcés ne peuvent être ignorés. La notion d’équilibre forêt-gibier devient alors de plus en plus d’actualité.

Le 28 septembre, l’équipe dite de Mollens tire un des premiers grands cerfs dans le versant sud du Mont-Tendre. Aujourd’hui, nous avons pris l’habitude de voir le résultat de certaines chasses spectaculaires au cerf, mais à l’époque, c’était quelque chose de voir ce 10 cors et ces quatre chasseurs heureux.

Plans de tir de plus en plus importants

Aujourd’hui, la chasse au cerf est pratiquée, on peut le dire, à grande échelle. Elle suscite un fort engouement et les porteurs de permis vaudois vivent de grands moments. Tant dans le Jura que dans les Alpes, nos nemrods se font plaisir, confrontés à un gibier prestigieux qui se défend si bien. Plusieurs trophées récoltés sont remarquables. Les collectionneurs de mues se régalent aussi chaque printemps. Et chaque début d’automne, c’est la magie du brâme.

Un bémol : la complexité des règlements. C’est le résultat d’une technocratie et d’une bureaucratie de plus en plus poussées et compliquées qui caractérisent notre époque moderne.

Texte et photos Bernard Reymond

 

 

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