Hommage à Pierre Simond
Dimanche 20 juin, Pierre Simond s’est éteint paisiblement dans sa maison au-dessus de l’Orient, à l’âge de 93 ans.
Lorsque le gardiennage professionnel a été mis en place dans le Canton de Vaud, en 1966, j’ai eu la chance de le connaître et de pouvoir compter sur sa collaboration fidèle de garde-chasse auxiliaire. J’ai vu tout de suite en lui le passionné, le vrai homme des bois. Physiquement, Pierre m’a fait penser à Dersou Ouzala, le trappeur de la taïga.
Que d’affûts nocturnes, souvent par des basses températures, pour tirer le renard et prélever sa peau selon les règles, car il réprouvait le tir pour jeter ensuite l’animal en pelage d’hiver, à l’instar des Inuits et des indiens d’Amérique du Nord. Que de kilomètres à ski ou en raquette, pour suivre et capturer la martre. Que d’interventions pour rendre service à la population, régler des problèmes de fouine, achever des bêtes blessées ou malades, etc. Que de tournées et de surveillances avec des planques interminables pour confondre le braconnier ou le chasseur-tricheur. Enfin, que d’interventions auprès du public pour lutter contre la divagation des chiens, éviter les carnages de chevreuil dans la haute neige.
Avec les années, la passion du gardiennage avait nettement pris le dessus sur celle de la chasse. Pour le garde permanent et la gendarmerie, Pierre était toujours disponible pour mener à bien toute mission.
La rage fit son apparition à la Vallée de Joux en octobre 1976. Elle provoqua de très nombreuses interventions, créant des situations difficiles avec des animaux sauvages pénétrant même dans les maisons et les étables. Les gardes-chasse auxiliaires nous rendirent d’inestimables services et Pierre était en première ligne. Il liquida, avec diligence et efficacité, la plupart des problèmes à la Vallée de Joux.
Une particularité que je me plais à relever, tout à son honneur, c’était son désintérêt pour l’argent. Il était pratiquement impossible de lui allouer une quelconque indemnité, même pour ses frais d’essence.
De même, il n’avait absolument pas l’esprit « viandard ». Certains jaloux ne pouvaient concevoir que cet homme passe tant de temps lors de ses activités nocturnes, sans remplir son congélateur; d’où critiques et propos malveillants. Il faut dire que Pierre n’hésitait jamais à exercer son pouvoir de police en matière de chasse.
Cet homme, hors du commun, excellait dans plusieurs domaines. Déjà comme garagiste au Brassus, il connaissait à fond les engins motorisés. Il touchait vraiment à tout; on pouvait lui apporter une tronçonneuse, une machine agricole, une arme, il trouvait presque toujours la solution. Il travailla même pour une compagnie de forage en quête d’or noir dans le Risoux. On l’a vu « perché » sur des pylônes pour remettre en marche un téléski en panne, construire une des toutes premières motoneige à la Vallée, poser des lunettes-viseur sur de nombreux mousquetons militaires qu’il transformait en carabines de chasse. Il réalisa toutes sortes d’engins ingénieux et étonnants.
Le ferrage des chevaux, c‘était un travail à sa mesure où il démontrait toute son habileté et sa force. Fils de paysan, il était parfaitement à l’aise dans ce milieu.
Sa vie n’a pas été un long fleuve tranquille et il a traversé des périodes difficiles. Il exprimait son opinion d’une manière très directe, parfois avec rudesse. Il avait l’hypocrisie en horreur. Après s’être énervé, son bon sens d’homme de la terre reprenait vite le dessus.
Il avait été victime d’un grave accident de chasse où un tireur, plus que maladroit, l’avait arrosé de plombs. Pourtant, il était capable d’en parler avec humour et dérision, avec cette finesse du combier au sourire malicieux.
Enfin, il faut mentionner son grand courage et sa volonté inaltérable. La maison, construite de ses propres mains, brûla une nuit d’hiver. Pierre retroussa encore ses manches et rebâtit une deuxième habitation, pratiquement tout seul, sans jamais se plaindre ni se révolter.
Avec Pierre Simond qui s’en va, c’est une page de l’histoire de la chasse dans nos régions qui se tourne.
Même s’il aurait vraisemblablement refusé ce dernier hommage de ma part, je tiens vraiment à l’honorer dans le journal des chasseurs et à lui dire, encore une fois, MERCI Pierre.
Bernard Reymond
Garde / surv. de la faune 1967 - 2004
L’Isle, 26.06.2010
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