Hommage à Jean-Blaise Michellod
Ce samedi-là, je trouvais que le temps en plaine n’était vraiment pas extraordinaire. Triste et froid. On aurait dit un temps de fin d’automne giflé par une bise froide où tout s’envole, rien ne tient.
La fin d’après-midi approchait. Pourchassé par je ne sais quel virus sournois, j’avais l’impression de n’être bien nulle part, sauf dans mon lit. Légèrement fiévreux, je m’assoupissais. Soudain, mon portable se mit à sonner. Jacqueline, mon épouse, avec sa délicatesse habituelle, me réveilla. Inhabituelle démarche, je fus surpris. Au timbre de la voix de mon interlocuteur et ami, j’ai compris qu’un drame terrible venait de se dérouler. J’écoutais avec attention ses explications lacunaires et puis plus rien. Je me retrouvais seul, le regard perdu, les yeux humides. Je me persuadais d’avoir rêvé et pourtant….
Jean-Blaise, l’ami avec qui depuis plus de vingt ans nous partagions une passion commune a été terrassé par un arrêt cardiaque à quelques pas du sommet du Mont Rogneux. Sans avoir eu le temps d’esquisser le moindre geste d’adieu, d’échanger un éventuel regard, il est parti gravir l’arête des cimes et des chasses éternelles.
Que nous reste-t-il à faire aujourd’hui ? Essayer d’accepter, on n’en a pas envie du tout. Essayer de comprendre ? Nous sommes toujours dans la phase d’essais. Alors …
La seule certitude qui m’habite aujourd’hui c’est l’envie de te dire merci Jean-Blaise.
Merci pour ta spontanéité, ton légendaire sourire qui donnait à ta moustache poivre et sel, ce petit côté malin qui n’avait d’égal que ton charisme et ton intelligence. Avec toi, les choses ne traînaient pas. Tes prises de position étaient claires. La montagne révèle beaucoup de choses, il suffit souvent d’ouvrir les yeux et d’écouter. Je me souviens de cette journée extraordinaire que nous avions passée ensemble en montant au Riondé. Il faisait un temps exécrable. La visibilité devait être de l’ordre de 40 cm. La neige qui soufflait en rafales venait titiller nos paupières, nos cheveux paraissaient tout blancs alors qu’habituellement…. Avec ta foulée directement proportionnelle à ta taille, tu avançais vite, très vite, trop vite souvent pour moi. Avec acuité, tu jetais un regard furtif derrière toi pour t’assurer que j’étais toujours là. Je m’accrochais. Tout était si sombre. On aurait vraiment pensé que la nuit tombait peu à peu, il était 8 heures du matin. Arrivé à la hauteur du grenier de Bocheresse, trempé comme des éponges de mer, c’est avec détermination et soulagement que je te vis t’engouffrer à l’intérieur de ce vestige du passé. Je pénétrais à mon tour. Déjà tu craquais une allumette et tu tentais de nous faire un feu. Nous étions assis côte à côte. Dans ton regard qui pouvait laisser croire que tu étais un homme distant et froid, se cachaient sensibilité, douceur, simplicité. Nous bavardions, je t’écoutais parler des tiens. De ton épouse haut-valaisanne, de tes enfants, de tes projets futurs. Malgré la vétusté de l’éclairage à l’intérieur de notre abri de fortune, des étincelles semblaient jaillir de tes yeux. Ta famille, c’était ta fierté, ton idéal. Dans ce silence que l’on ne peut rencontrer que dans ces espaces de paix au cœur de nos montagnes, malgré le froid glacial qui donnait l’impression de rétrécir nos artères, j’étais émerveillé de t’entendre. Cette facette de toi, je ne la connaissais pas bien, car avec cette vie trépidante que nous menons pour assurer toujours plus de compétitivité, je n’ai peut-être pas su prendre le temps, de m’arrêter et d’écouter tout simplement.
Là, l’espace d’un instant, je l’ai pris et je ne le regrette pas. Tu m’as montré un visage de toi que j’avais un peu occulté. Moi qui pensais que ton caractère énergique et décidé n’était qu’un héritage d’un transfert de gènes chez les « Michellod », je m’aperçus très vite quel homme délicat et attachant tu étais. J’ai pensé alors à André Malraux qui disait : « La Vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache ».
Très doué pour le tir de compétition, tu fus un des éléments les plus brillants de la société du Pleureur de Bagnes et nous nous sommes souvent affrontés en compétition. Formé par un des plus grands chasseurs de la Vallée de Bagnes, ton oncle Louis, tu excellais aussi dans cet exercice difficile.
Jean-Blaise, aujourd’hui on est tous un peu révolté. Du haut de tes réserves célestes, si tu croises St-Hubert, dis-lui que notre équipe demande avec insistance une trêve. Ces dernières années la liste est vraiment trop longue. Avec Eddy, Louis, Frédéric, Marcel, on avait déjà donné. Et aujourd’hui c’est toi. Dis-lui qu’on en a marre. Merci de ton aide.
Nos regards, nos pensées s’envolent vers les tiens. A ton épouse, à tes garçons dont tu peux en être très fier, à tes frères et à tous les tiens, on leur dit simplement, au nom de toute l’équipe, que nous pensons très fort à eux et à cette douleur qu’ils portent. Nous les assurons de toute notre sympathie et de notre sincère amitié.
Au nom de l’équipe des chasseurs de Bocheresse, Christian Fellay
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