Il faut être chanceux ou particulièrement observateur pour bénéficier de cette «manne ichtyenne».

Les saisons de la truite

La truite fario, un des principaux poissons de nos rivières, canaux et lacs est encore assez présente, bien qu’en forte diminution. Sédentaire, mais partiellement, elle se déplace au gré des saisons pour se reproduire. En effet, la fraie, évoquée dans un article précédent, induit des migrations partielles et répétitives au fil des années. J’avoue avoir choisi ce poisson, puisque c’est celui que je connais le mieux, mais une foule d’autres espèces procèdent de la même façon, surtout les salmonidés.

Ainsi, ce bel animal se comporte très différemment selon les saisons.

L’hiver

En hiver, les eaux sont très froides, la fario sans hiberner vraiment puisqu’elle doit se mouvoir continuellement pour s’oxygéner, se réfugie dans des zones à faible courant, des trous ou dans le remous derrière un gros caillou, afin de limiter la déperdition d’énergie (la graisse accumulée à la bonne saison). Il y a peu de proies dans l’eau et, à moins d’en avoir une juste sous le nez, elle ne se déplace pas pour chasser et «s’économise».

Le pêcheur qui peut pratiquer en cette saison prendra quelques poissons, mais en connaissant les lieux de repos du poisson et encore avec des amorces particulièrement attractives comme les vers de terre ou de terreau.

La truite reste donc sur place, là où elle vit habituellement, sur son aire de base.

Le printemps

C’est une saison aléatoire, mars peut être très chaud ou il peut neiger jusqu’en plaine en avril. Les eaux se réchauffent, mais mollement, la fonte des neiges et des glaciers gèle la vie dans les cours d’eau. Mais le niveau monte et entraîne un début d’activité des poissons. On disait: l’eau de neige fait bredouille. Mais, dans la Vièze, le père Morand, cigare vissé au bec, y plongeait sa ligne, en pleine ville entre digues, dans cette eau laiteuse et rose du schiste des Roches Rouges. Les deux mains dans les poches, l’appât lancé derrière un caillou, la canne appuyée contre la barrière, il attendait et ça ne manquait pas, dans le quart d’heure, il sortait une belle truite et parfois un monstre.

Les deux belles frangines… 

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L’été

Aux prémices de l’été, tout ou rien peut se passer. Les premières pluies chaudes de fin mai «rebouillent» les sangs de nos belles et voilà que parfois, elles se mettent en route, ou plutôt en rivières. Ce sont les premières remontes… Les truites du lac et celle des grands creux et des eaux profondes subissent l’appel de l’amour et débutent leur migration vers les zones de fraie.

Ce phénomène cyclique dépend de si nombreux facteurs, qu’il est impossible de le prévoir. Cela peut arriver dès la fin mai jusqu’en octobre, début de la fraie, ou même jamais et durant plusieurs années. Inutile d’énumérer les causes probables tant elles sont nombreuses. Jadis toute la gent piscicole remontait tous les cours d’eau, alors qu’actuellement ce phénomène est devenu aléatoire et souvent absent.

Mais les premières pluies chaudes de juin et juillet voient parfois des remontées précoces largement peuplées de très beaux poissons. Expériences vécues.

Saumonée, plus orange que les filets de saumon des grands magasins sous leur éclairage luminescent.

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L’automne

L’été finissant, les truites doivent à la fois faire des réserves de graisse pour passer la mauvaise saison et se reproduire, ce qui provoque une grande dépense d’énergie. Il faut jouer les deux tableaux. Le niveau des eaux baisse, elles s’éclaircissent et cela incite les poissons à remonter et chercher une zone de frayère, généralement le lieu où ils sont nés et même déjà reproduits pour la plupart. Dans les années soixante et septante, sur le plat d’Illarsaz, en face de l’embouchure de la Grande Eau, plus de cent truites dépassant les cinq kilos, vers 5 heures du soir, ­sautaient hors de l’eau toutes les cinq à dix minutes. C’était un spectacle extraordinaire, nous étions subjugués et complètement abasourdis, ce qui nous empêchait de tremper notre ligne. Cela n’aurait pas servi à grand-chose, sauf en tapant à la cuillère. En effet, les truites en migration et en fraie ne se nourrissent pas, mais parfois agacées par un leurre, elles s’y prennent «de colère».

Tout s’allume…

Première remonte découverte cette année. Vers le 15 mai, dans ce jus de plaine, complètement désert depuis trois ans, des truites sont déjà remontées et d’âges différents, ce qui est assez étonnant. La chaleur de ce printemps sans doute… Cela nous a permis, Francis et moi, de faire quelques belles prises.

Dimanche, nous trempons chacun sa ligne, avec au moins deux cents mètres, entre nous, au départ. Francis en amont descend rapidement et c’est un signe clair que ça ne mord pas. Arrivé à une quinzaine de mètres, il pousse un cri: «filoche»! Je retourne à la voiture, déploie l’engin, patiente à côté du futur héros que la truite vienne à plat sur l’eau et la mets facilement au sec: une superbe et bien épaisse d’un kilo, ce qui a tout de même pris un bon quart d’heure: elle était méchante.

Posant la filoche dans le talus, je reprends mes outils, tandis que Francis, tue son poisson, le dispose dans un linge, puis dans le panier, note la prise dans le carnet. Il n’a pas le temps de retremper, que je prends une secouée monstre: «filo­che»! Et c’est au tour de Francis de mettre sur le talus ma belle d’un kilo; sans doute la frangine de la précédente…

Nous sommes partis boire l’apéro… on avait de quoi. Et ce fut la fête!

Tout s’éteint…

Sur la planche à fileter de la cuisine, au premier coup de couteau, je découvre qu’elle est saumonée, plus orange que les filets de saumon des grands magasins sous leur éclairage luminescent.

Fumée à chaud sur genévrier, elle sera parfaite et une fois de plus nous la partagerons…

Texte et photos Michel Bréganti

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