La battue avec chiens et de nombreux rabatteurs reste un mode de chasse privilégié pour le grand gibier. Cela s’appelle «chasser à cors et à cris».  Cela dit, la poussée silencieuse dite «Drucken» est une technique qui semble gagner du terrain car elle a beaucoup d’avantages. Ce sont les Allemands qui ont inspiré ce mode de chasse. Il consiste, comme son nom l’indique, à «pousser» des animaux vers les chasseurs sans que ce rabat s’accompagne de cris, de coups de trompe ou de récris. Une ligne de rabatteurs, sans chiens, entre au bois et avance doucement vers les fusils qui sont postés.

Les animaux ne sont pas toujours dotés d’une vue perçante mais ils sentent remarquablement.

Sanglier en pleine course. Chassé en poussée silencieuse, il pourra passer la ligne au pas.

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Il suffit de suspendre un mouchoir à une branche. Si le vent est porteur et va dans le bon sens, ­l’enceinte est aussitôt vidée de ses occupants. Nous avons pu vérifier ce phénomène à plusieurs reprises. A bon vent, pour l’animal, il suffit d’approcher à cent mètres d’un bois pour que cerfs, biches et chevreuils déguerpissent. Evidemment, en forêt quand les animaux sont couchés dans des fourrés, les choses sont différentes. A fortiori pour les sangliers qui eux ne bougent pas, même si des fox les houspillent. Donc nos rabatteurs avancent sans prononcer une parole et les animaux se mettent debout et fuient. Mais ils ne fuient pas à toute vitesse ce qui est le cas quand des chiens les poursuivent. Dans le cas particulier, ils marchent ou trottent et sortent sur l’allée de telle façon que l’on peut aisément les identifier. Il est alors facile pour le tireur de choisir un animal conforme au plan de chasse, de l’ajuster et de tirer à coup sûr. C’est une technique idéale aussi pour ceux – et ils sont de plus en plus nombreux – qui chassent à l’arc.

L’absence de chiens dans cette technique rebute pas mal de chasseurs.

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Une «poussée» s’organise donc à moindres frais. Il faudra quand même choisir une enceinte dans laquelle les animaux se tiennent ou aiment se tenir. On a donc tout intérêt à faire le pied pour repérer des «entrées» et vérifier s’il n’y a pas quelque part un «pied sortant». Les «pousseurs» seront disposés dans le plus grand silence. A cet égard il faut savoir qu’un grand vieux sanglier est parfaitement capable de vider l’enceinte dès qu’il entend une portière de voiture claquer! Et ne croyez pas qu’il va déménager avec fracas! Ces vieux animaux sont aussi discrets que des mulots. Je me souviens d’en avoir observé un en pleine action. Les chasseurs venaient d’être postés. Les rabatteurs n’étaient pas encore en marche. Déjà le sanglier vidait l’enceinte. C’était un spectacle étonnant de voir ce vieil animal marcher comme sur des œufs, s’arrêter, prendre le vent et se faufiler comme un fantôme entre les baliveaux. Il franchit la ligne qui n’avait pas encore l’autorisation de tirer. Les sangliers qui vieillissent sont ceux qui connaissent la musique… Le plus petit bruit identifié comme d’origine humaine les met sur pied. C’est la raison pour laquelle les «pousseurs» seront placés avec la plus grande discrétion. Ils doivent avoir reçu leurs consignes avant l’action, ce qui évite de parler.

Discipline

La poussée silencieuse n’est pas tellement utilisée sur les sociétés de chasse communales en Italie, en France ou en Espagne pour la bonne raison que, dans ces pays latins, on aime bien la fête et la joyeuse musique des chiens sous bois. Chasser sans chien ne plaît pas beaucoup. Il faut reconnaître que c’est bien sympathique d’entendre les récris et de se demander si l’animal va ou non passer à bonne portée. Dans le cadre de la poussée silencieuse, on est surpris la plupart du temps. Du moins si on a la tête en l’air ou si on est perdu dans ses rêveries. C’est une technique qui convient bien aux natures germaniques rompues à la discipline. Chez nous il faut ­davantage d’émotions, des coups de pibole, de ­récris et de cris.
Question de mentalité. La chasse en battue classique permet d’inverser les postés et les marcheurs. Chacun y trouve son compte. Et les rabatteurs armés peuvent même avoir l’occasion de tirer. Le suspense est à son comble quand on entend les chiens se rapprocher et les annonces des rabatteurs.

Les chiens restent dans la voiture.

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La poussée au grand gibier s’adresse donc à des chasseurs d’expérience. Ils ont du plaisir à observer des animaux qui ne sont pas pris de panique. Il faut bien dire aussi que n’ayant pas de chiens qui leur soufflent au poil, ceux-ci sont moins bousculés, ont davantage de temps pour réfléchir et, partant, reculeront peut-être.

Le cor ou la pibole ne sont pas de sortie non plus.

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En effet il ne suffit pas de pousser lentement pour que les animaux franchissent la ligne automatiquement. Certains d’entre eux vont «faire retour» et passer entre les jambes des traqueurs. D’autres, parvenus à quelques mètres des fusils, vont brusquement avoir des doutes. Vous les verrez passer en revue toutes les carabines avant de reculer eux aussi. Ils reculeront d’autant plus facilement qu’il n’y a pas de menaces derrière. Ils ont le champ libre.

Si la poussée silencieuse a autant d’avantages, pourquoi hésiter? C’est parce que l’ambiance est moins festive, ne pas entendre les récris des chiens peut aussi être frustrant, et puis également parce qu’elle ne fait pas partie des traditions.

Texte et photos Eric Joly

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