Réponse à Pro Natura et à la Station ornithologique de Sempach - La chasse en Suisse
Préambule
Sous le titre accrocheur « une modernisation s’impose », le magazine de Pro Natura a ouvert ses colonnes à une demi-douzaine de ses collaborateurs ; quatre représentants du monde de la chasse ont aussi répondu au questionnaire sommaire qui leur avait été soumis.
Exception faite de l’éditorial plutôt nuancé de la rédactrice, aucune personnalité romande, tessinoise, ou même romanche, ne s’est exprimée à cette occasion !
Quelques semaines plus tard, la station ornithologique de Sempach a publié un fascicule consacré à la chasse des oiseaux en Suisse ; curieuse coïncidence ? ou stratégie concertée avec Pro Natura ?
Passons sur le fait que le magazine de Pro Natura s’est emparé des attributs typiques des chasseurs, notamment le chapeau à plumes porté essentiellement outre-Sarine et relevant avant tout du folklore cynégétique. Mais il faut faire savoir que la chasse ne peut être qualifiée ni d’un sport (bien qu’elle présente des aspects sportifs !), ni d’un hobby et encore moins d’un passetemps ; c’est en fait une activité répondant à des impératifs ancestraux génétiquement déterminés et nécessaires autrefois à la survie des êtres humains.
Prétendre moderniser la chasse, c’est faire accroire aux lecteurs que, par la magie du verbe, l’on va améliorer, si tant que ce soit possible, la gestion de la chasse en Suisse. Au vu de certaines allégations formulées dans le magazine de Pro Natura, des personnes mal informées risquent de prendre ces affirmations pour argent comptant.
Il est en effet quasi impossible de citer toutes les phrases qui devraient être contestées et d’apporter les informations que l’on aurait dû fournir.
Relevons en particulier que les auteurs semblent ignorer ce qui se passe réellement dans les différents cantons. Ils s’abstiennent de tenir compte des particularités géographiques et politiques, ainsi que des mentalités propres à certaines régions de notre pays. Il serait bon, à défaut de comprendre la chasse, qu’ils apprennent à les connaître toutes afin de pouvoir en parler avec pertinence.
Parmi les différentes chasses, celle des oiseaux est particulièrement visée sous le prétexte que la plupart de ces derniers seraient sur la fameuse liste rouge. Il est à noter que chaque organisme de protection de la nature possède sa propre liste des espèces qui est établie en fonction de critères approximatifs et souvent subjectifs.
Cas de la bécasse des bois et de sa chasse
Nous nous arrêterons à ce cas tout en estimant que d’autres devraient être également examinés ; mais nous estimons que nous n’aurions pas alors toutes les compétences pour les traiter.
En revanche, nous pensons pouvoir éclairer valablement ceux qui contestent cette chasse que nous ne pouvons décrire ici et leur expliquer en détails. Mais nous pouvons leur apporter plusieurs types d’informations essentiels à la compréhension des activités de notre association, de son rôle et de ses motivations.
L’auteur de ces lignes chasse la bécasse depuis 1950 (sic) et possède ainsi un savoir suffisant pour parler de ce sujet. Conscient de la nécessité d’augmenter nos connaissances sur cet oiseau et désireux de promouvoir l’éthique propre à cette chasse, il a présidé à la création en 1999 de l’Association suisse des bécassiers (ASB) qui compte aujourd’hui 230 membres dont une majorité de Tessinois. En 2001, en tant que président de l’ASB, il a signé, à Loctudy, en Bretagne, l’acte de fondation de la Fédération des Associations nationales de bécassiers du Paléarctique occidental (FANBPO) comptant actuellement 11 membres. Il en devenu le secrétaire ainsi que le président de la Commission cynophile. Cette fédération recueille auprès de ses membres les bilans annuels faisant état de l’abondance des bécasses et des prélèvements cynégétiques ; d’autre part, elle incite chaque pays à prendre les mesures garantissant la pérennité de l’espèce. L’ASB contribue ainsi à veiller sur l’avenir de la bécasse au niveau européen.
C’est pourquoi, les bécassiers suisses recueillent chaque automne des informations précises sur la présence des bécasses ainsi que sur leur âge et l’état de la mue de leur plumage, en analysant les ailes des oiseaux prélevés. A noter que seuls les bécassiers, avec l’aide de leur chien, sont à même de fournir ce type de renseignements.
L’ensemble de ces informations fournies annuellement depuis dix ans a permis l’élaboration d’un rapport intitulé « Migration de la bécasse en Suisse » dans lequel figure aussi le bilan de leurs recherches d’oiseaux au mois de septembre. L’ASB, dans son communiqué annuel de 2008, signalait à divers milieux protectionnistes que ce fascicule pouvait être obtenu sur simple demande ; or aucun de ceux-là n’a daigné profiter de cette offre !
Au printemps 2008, « Nos Oiseaux », par la voix de son président, réclamait le report de l’ouverture de la chasse de la bécasse au 1er novembre, prétextant qu’en octobre l’on portait atteinte à la population des bécasses indigènes. Il se fondait sur le rapport de F. Estoppey qui a suivi au total huit bécasses, par radiopistage, aux Ormonts (VD) et dans la région de Muraz (VS) durant les années 2004 et 2005. Dans ce travail, intéressant au demeurant, l’auteur relate, qu’en 2004, la seule bécasse munie cette année-là d’un émetteur, a probablement entamé sa migration le 27 octobre. Concernant les 7 autres, 3 seraient parties les 10, 12 et 16 octobre de l’année suivante ; divers accidents n’ont pas permis de suivre les autres. A noter que la première fut tirée au Portugal en février 2005 et qu’une des autres a été abattue dans le Gers en France le 11 novembre de la même année. D’autre part, l’auteur de cette étude conclut dans le texte paru à ce sujet (dans « Nos Oiseaux 55 ») la phrase que nous transcrivons « Nous savons maintenant que les Bécasses nicheuses restent jusqu’à la fin octobre… » Et c’est de cette unique phrase que les détracteurs de la chasse de la bécasse se sont emparés pour réclamer un report de l’ouverture de cette chasse au 1er novembre ! Qu’une bécasse soit restée jusqu’au 27 octobre en 2004, c’est fort possible, mais de là à généraliser le fait est une conclusion tout à fait abusive ! De plus il faut savoir que la majeure partie de cette étude a été menée dans une réserve de chasse des Alpes vaudoises où nul bécassier ne pénètre !
Pour en savoir davantage, l’ASB a initié en 2008 une recherche visant à déterminer l’origine des oiseaux tirés en octobre. Il a été demandé aux bécassiers de fournir une aile de chaque jeune bécasse tirée et d’en prélever la première rémige secondaire qui s’est assurément formée sur le lieu de leur naissance. Provenant uniquement des cantons romands, 51 échantillons ont été envoyés par l’intermédiaire du CNRS (Centre national de recherche scientifique français) à un laboratoire canadien spécialisé dans la détermination de la teneur en deutérium dans les téguments aviaires. Le deutérium, isotope de l’atome d’hydrogène, est en quelque sorte un marqueur de la latitude ; en se rapprochant du pôle, la teneur de cet élément diminue progressivement dans les eaux de surfaces et dans les organismes (plantes, animaux) qui en dépendent. Les spécialistes canadiens ont établi une carte européenne avec des courbes représentatives de la teneur en deutérium de chaque région. Bien que subsistent certaines approximations, 49 de nos échantillons ont présenté des teneurs indiquant, selon toute probabilité, des zones de provenance de régions situées principalement à l’est et au nord-est de la Suisse (la Hongrie étant la plus concernée à ce moment de l’année) ; par contre, 2 échantillons pourraient provenir du Jura suisse ou français, les lieux de capture étant fort proches de la frontière ! Ainsi, en octobre 2008, le 96% des oiseaux tirés en Suisse faisaient déjà partie du contingent migratoire provenant d’autres pays.
En outre, des recherches opérées en septembre depuis 1999 par les bécassiers neuchâtelois, et de concert avec le Conservateur du Musée d’Histoires naturelles, ont révélé en moyenne la présence d’une bécasse durant ce mois et aucune n’a été tirée !
S’ils n’en n’ont pas vu davantage, cela prouve qu’en octobre, à quelques éventuelles et rarissimes exceptions, ils ne prélèvent alors que des migratrices !
Cette relation du travail de recherche opérée par l’ASB devrait permettre à nos détracteurs de réviser leurs idées préconçues ! Les quelques bécasses, qui nichent chez nous, font partie de la grande population bécassière européenne qui ignore les frontières nationales ; elles ne sont pas marquées du sceau helvétique ! La FANBPO s’efforce de faire appliquer, sur l’ensemble du Paléarctique occidental, plusieurs mesures limitant les prélèvements de bécasses, surtout là où elles sont tirées sans restrictions. Il est illusoire de vouloir résoudre les problèmes de sauvegarde de cet oiseau à l’échelle de notre petit pays !
Signalons enfin que, selon Wetlands international, l’état de conservation de la bécasse est actuellement considéré comme non défavorable, malgré les pertes subies durant sa migration et dans ses zones d’hivernage.
Pour en revenir au point de départ, c’est-à-dire au magazine de Pro Natura, il est à remarquer que nulle part il n’est fait mention des chiens. Indispensables auxiliaires pour la majorité des chasseurs, qu’ils soient chiens courants ou chiens d’arrêt, ils permettent le maintien de plusieurs formes de chasse. Une suppression de la chasse du lièvre ou des oiseaux, telle la bécasse, conduirait à réduire davantage le nombre des représentants de ces différentes races de chiens, dont certaines sont menacées de disparition. On parle beaucoup de biodiversité, pourquoi ne pas appliquer aussi ce terme aux chiens de chasse et sauvegarder la multiplicité de leurs races?
Conclusion
Arrivé au terme de cette longue mise au point, nous pensons qu’il était nécessaire que l’ASB prenne position sous forme écrite et que les milieux intéressés disposent d’un texte de référence.
Nous espérons que les auteurs des publications, citées en exergue, se rendront compte que les actions menées par les bécassiers et l’ASB, surtout dans le cadre de la Fédération des associations nationales de bécassiers, sont infiniment plus constructives que des restrictions drastiques, voire même des interdits absolus réclamés par les associations de protection de la nature et des oiseaux; une attitude trop rigide de celles-ci iraient finalement à l’encontre des buts recherchés.
Ph. Leresche
Membre de Pro Natura
Président de l’Association suisse des bécassiers (ASB)
Secrétaire de la FANBPO
Ancien professeur de biologie
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