Le chamois descend de plus en plus en forêt. D’un éventuel retour à son milieu d’origine à l’influence du réchauffement de la planète et de la présence des grands prédateurs, les causes de cette évolution sont à la fois multiples et difficiles à cerner.

Animal de steppe…

Véritables emblèmes de la montagne et des rochers escarpés, le chamois et son cousin l’isard ne cessent pourtant pas de conquérir la forêt de moyenne, voire de basse altitude. On rencontre même de plus en plus d’individus en plaine. Les causes de cette évolution vers des biotopes d’altitudes plus modestes que la haute montagne sont probablement diverses. Il est tout d’abord important de signaler que le chamois et l’isard ne sont pas originellement parlant des animaux inféodés à la montagne, mais plutôt des animaux de steppe. C’est essentiellement la pression humaine qui les a poussés à conquérir la montagne afin d’y trouver une certaine tranquillité. Le retour progressif du chamois vers son milieu initial ne serait donc pas totalement surprenant mais plutôt dans la nature de l’espèce. Le changement climatique a probablement une influence non négligeable dans l’évolution spatiale du chamois et de l’isard. En effet, le réchauffement très sensible de la montagne a plusieurs conséquences à la fois sur les animaux et sur leur biotope.

Rupicapra rupicapara pour… rupestre!

Escaladeur

Le chamois reste toujours habile dans le rocher pur.

Abrupt

Il n’aime pas la chaleur…

Tout d’abord, d’un point de vue purement comportemental, le chamois et l’isard n’apprécient pas particulièrement les températures élevées. Même si l’on peut parfois observer des hardes couchées au soleil sur des grandes dalles de rocher, les animaux préfèrent plutôt profiter de l’ombre des arbres situés en bordure de forêt. L’élévation de la température moyenne du milieu montagnard implique d’autre part de nombreuses évolutions du milieu. En effet, la diminution du nombre de jours enneigés est indéniable. Les conséquences de ce changement sont multiples. En premier lieu cela favorise considérablement la progression altitudinale de la végétation arbustive montagnarde. L’aulne vert ou le genêt ne cessent de progresser en altitude et gagnent d’année en année sur les prairies de montagnes. Par conséquent, même si dans l’absolu les animaux ne descendent pas forcément en altitude, la végétation tend progressivement à les rejoindre au niveau des étages submontagnards. Certes, dans un premier temps, le mitage de la montagne caractérisé par une alternance de petits prés et de bosquets est bien apprécié par le chamois et l’isard. Mais, la densification progressive de cette nouvelle forêt arbustive se montre complètement inhospitalière pour les animaux qui ne peuvent pénétrer dans ce type de végétation basse et fermée. Par conséquent, la conquête des espaces forestiers beaucoup plus ouverts qui caractérisent la strate de moyenne altitude devient nécessaire, voire inévitable. En second lieu, la diminution du nombre de jours d’enneigement fait que la végétation repart en général plus vite sur le bas étage montagnard. Dans un premier temps, les animaux ont donc tendance à profiter plus rapidement des territoires de piémont, puis, dans un deuxième temps, ils finissent par y vivre toute l’année.

La végétation monte inexorablement.

Biotope

Loup, lynx et aigle

Le retour des grands prédateurs a souvent été évoqué comme un facteur éventuellement responsable de la conquête du milieu forestier par le chamois et l’isard. Cependant, cette éventualité n’est pas facile à mettre en évidence. En effet, malgré la progression du loup, du lynx, voire de l’aigle royal, ces prédateurs ne sont pas présents partout alors que l’évolution comportementale du chamois et de l’isard semble assez générale. Beaucoup plus significative en tant que cause potentielle du déplacement du chamois et de l’isard vers la forêt, la conquête de la montagne par les autres espèces d’ongulés semble bien avoir changé les habitudes des deux emblèmes des Alpes et des Pyrénées. En effet, le chevreuil, le sanglier et surtout le cerf sont désormais présents à plus de 2000 mètres d’altitude. Il est maintenant évident que sur de nombreux territoires, le chamois et l’isard doivent partager l’espace avec les petits et les grands cervidés. Il apparaît clairement que le cerf devient inévitablement un concurrent pour le chamois et l’isard. Cette concurrence entre ongulés de montagne n’a jamais réellement été évaluée par des études spécifiques. Néanmoins, cela en vaudrait la peine dans le sens où les chasseurs n’ont pas vraiment d’outils objectifs d’élaboration des plans de chasse lorsqu’il faut prendre en compte la présence, voire la concurrence de plusieurs espèces d’ongulés.

A l’abri du vent en forêt où ces chamois profitent des tiges d’arbrisseaux à myrtilles.

Les touristes et les skieurs…

Le tourisme fait également partie des paramètres qui pourraient inciter les chamois et les isards à descendre vers les forêts de moyenne et de basse altitudes. Que ce soit en été ou en hiver, certains massifs de montagne sont en effet soumis à une pression touristique régulière, voire oppressante pour les hardes de chamois ou d’isards. Cela peut notamment se remarquer en été au sein de massifs régulièrement fréquentés par les randonneurs. En effet, les chamois s’adaptent aux horaires des promeneurs. Aux premières heures du jour, alors que les randonneurs ne se hasardent pas encore sur les sentiers escarpés, les chamois se montrent facilement sur les zones herbeuses. Dès que la fréquentation humaine se fait sentir, les animaux rejoignent la forêt pour n’en ressortir qu’aux heures crépusculaires. Ce phénomène est encore plus évident  en hiver lorsque les amateurs de ski hors piste ou de promenades en raquettes viennent perturber les animaux sur leurs zones d’hivernage. Par conséquent, si les animaux sont systématiquement dérangés en été comme en hiver, ils adoptent alors un comportement beaucoup plus sylvicole.

Problème d’espace, de climat, de tranquillité ou bien encore de concurrence entre les espèces, la cause de la reconquête de l’espace forestier par le chamois et l’isard n’est pas simple à mettre en évidence. Néanmoins, il apparaît clairement que les chasseurs vont probablement devoir adapter leurs modes de chasse à cette nouvelle donne.

Texte et photos Daniel Girod

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