Oà la veille de l’ouverture, on se fait des illusions et des rêves de grosses prises, et même en nombre, alors que les pauvres se sont réfugiées dans le fond et les trous, quasi immobiles pour ne pas perdre leur énergie inutilement. Quel sot serait tenté de croire que parce qu’on leur a fichu la paix durant cinq mois, elles vont se ruer sur des leurres et des amorces aussi appétissants soient-ils, alors que dans leur flotte, rien de comestible n’y passe?

Il ne faut donc pas s’attendre à des merveilles pour cette ouverture du Rhône, des rivières et canaux, d’autant plus que les effectifs de la faune aquatique sont au plus bas. Nous avons eu des ouvertures d’anthologie, avec des foules de poissons superbes, sous un soleil radieux avec à la clef: le pique-nique ou la grillade partagée et le fendant coulant à flot. Nos amis vaudois, pêchant dans le Rhône, préparaient la soupe à l’oignon. Il nous suffisait de passer le pont avec les bouteilles et c’était la fête, la belle fête.

Malheureusement, ce ne sont que des souvenirs et les pêches miraculeuses ne sont pas légion. Modérons donc nos transports d’espérance et de joie. Allons-y comme des soldats bravant les éléments et l’adversité. Les miracles arrivent parfois…

Poissons pas pris, poissons partis, foutons-leur la paix… Courage, fuyons…

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L’ouverture à la Salintze

Un des coins les plus réputés de la pêche au Rhône en Valais se situait à Saillon, entre la sortie de Grand Canal (Sion-Riddes-Saillon) et le pied de la Salintze (faute d’orthographe volontaire pour privilégier l’authenticité de verbe). Une folie: au 1er janvier, une bonne centaine de pêcheurs, au coude à coude, lançaient leur ligne, à sept heures zéro zéro. Dans les secondes qui suivaient, une bonne dizaine sortaient déjà un poisson. Et cela perdurait, certes en s’amenuisant, mais le gaillard qui arrivait vers neuf heures, mal réveillé, trouvait tout de même son compte.

Tout s’allume…

C’était déjà mal parti parce qu’il n’avait pas neigé pour les fêtes, mais on en avait «ramassé des hottes» après. En ce fameux premier dimanche de mars, la couche flirtait avec les trente centimètres et il neigeait à plat dans un blizzard effroyable. Ne redoutant rien, Francis et moi, nous partons en direction de Saillon.

Dès l’approche du coin idéal, les conditions météorologiques empi­rent. On ne voit plus la route sur la digue du Rhône au risque de passer au jus d’un côté ou en bas du grand talus de l’autre. Arrivé au dit lieu, il faut sortir de la voiture, alors que la porte est constamment rabattue par la tempête. Nous devons nous réfugier derrière le véhicule, sous le vent, pour nous protéger un peu. En regardant alentour, c’est ­l’effarement. La bise est monstre, les flocons de neige «passent» à plat et se collent au tronc des arbres; impossible de tenir une canne, tant les bourrasques chahutent; si tant est que l’on ait pu lancer la ligne, elle serait tombée dans l’eau, en haut à Sion.

Nous renonçons pour redescen­dre le Rhône par la digue, afin de trouver un coin abrité. Toujours le vent, la neige et parfois le brouillard, tout le long. Chacun de nous doit parfois ouvrir la fenêtre et mettre la tête dehors, pour retrouver les rares traces de la route: «attention à droite… non, non, à gauche… tout droit, on est bon…». On navigue au jugé.

A la petite embouchure, pas une touche… Le sourire commence à être un peu crispé…

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Tout s’éteint…

Inimaginable! Nous nous sommes retrouvés au Bouveret, plus de deux heures plus tard, sans avoir trouvé le moindre endroit pour persécuter un vers ou une teigne ni même tremper la ligne. Nous sommes rentrés par une route un peu plus carrossable, quoique, pour atterrir dans un des rares bistrots ouverts le dimanche afin de se réchauffer et se réconforter avec force vin chaud.

Nous en avons vécu de ces ouvertures catastrophiques, mais aussi des merveilleuses. Aussi, sans illusion, lançons-nous dans la nouvelle saison, peut-être y aura-t-il quelques bonnes surprises…

Texte et photos Michel Bréganti

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