Juchés près des sommets, ils n’ont pour eau que celle du ciel, pure et limpide, telle que le soleil l’a distillée. Autant dire que les derniers restes de nature authentique s’y trouvent et perdurent. Ces lacs ne doivent qu’à l’eau de la pluie et des glaciers et à l’air du temps de créer un écrin de vie à l’abri des pollutions induites par les hommes.

La Suisse est un pays de lacs alpins et si le Léman fait figure de mer romande, les autres se déclinent de «grands lacs» jusqu’à la plus petite gouille insignifiante aux yeux des Béotiens. Et ils abondent parce que, entre toutes ces dents des Alpes, il y a des caries plus ou moins profondes, des creux et des trous remplis d’eau.

Le lac de Derborence, un écrin orné d’opale.

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Les lacs naturels

Certes, les étangs et flaques d’altitude n’hébergent que de la petite faune: batraciens et insectes, mais leur richesse est immense. Ces minces étendues d’eau sont les dépositaires d’une nature quasi intacte, qui vit et survit bien, surtout si l’on n’y touche pas.

Mais il faut tout de même un certain volume d’eau pour héberger des poissons et ce n’est pas le petit marigot juché près des sommets qui peut offrir le gîte et le couvert à la gent piscicole, même si la nourriture y est abondante. Il doit y avoir de l’eau et un bon paquet pour que l’hiver venu, la masse d’eau libre soit suffisante pour que les poissons aient de l’oxygène et de la nourriture, si rare soit-elle en cette saison. Nos alpes recèlent des bijoux: les lacs de montagne, reliquats de l’érosion due aux glaciers et de l’accumulation des moraines, lors de la dernière glaciation (Würm, trente à dix mille ans avant notre ère). Toute la Suisse en est constellée, environ mille cinq cents. Même le Léman est considéré comme un lac alpin, reliquat du glacier du Rhône et du Mont-Blanc réunis.

Dans ces eaux, il est bon de plonger sa ligne en toute quiétude, alors que le feu commence à préparer ses braises pour la grillade de midi. Le blanc est à l’aise, la bouteille attachée à une ficelle pour ne pas la voir s’enfoncer dans ces eaux profondes et fraîches. Déguster un coup de blanc à la température de l’eau dans laquelle on pêche est sans nul doute le premier pas vers le bonheur le plus parfait.

Et si quelques truites téméraires et un peu folles se font coucher dans le panier, je présage qu’accompagnées de quelques chanterelles et tranches de bolets, le tout déposé sur la braise, feraient un somptueux repas qu’aucun des rois de ce bas monde n’oserait refuser.

Derrière le pas de Lovenay, son lac et dans fond le Léman, cette mer romande. Une image d’anthologie…

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Les lacs artificiels

L’avidité de l’homme en énergie a provoqué la création de barrages ou l’agrandissement de lacs naturels d’altitude, afin de produire de l’électricité. Il est vrai que c’est un besoin et un apport nécessaire à notre vie, dont j’use évidemment et auquel dans la plupart des cas, nous n’avons pas la possibilité de nous soustraire.

On a donc créé ces lacs à coup de béton, certains existants et agrandis pour créer d’immenses réservoirs d’eau qui se sont «renaturés» et qui, après introduction ou réintroduction de poissons, ont offert un espace intéressant les pêcheurs; d’autres sont construits de toutes pièces. Le grand volume de ces plans d’eau favorise la croissance de diverses espèces de salmonidés, comme notre truite autochtone fario (Salmo truta fario), l’omble chevalier autochtone (Salinelus alpinus), la truite arc-en-ciel (Onchoryncus mykiss) importée de l’ouest des Etats-Unis et du Canada, l’omble de fontaine (Salvinelus fontinalis) importé de l’est de l’Amérique du Nord, la truite ciristivomer (Salvinelus namaycuch) dAmérique du Nord, voire la perche, le gardon ou le rotengle, le vairon, etc.

Mais les abords de ces lacs «fabriqués» ne sont pas aussi idylliques que les naturels. Les variations de niveaux font apparaître sur les bords d’inesthétiques traces sur les rochers ou alors de la boue sur les plats. En effet, au plus bas à la fin de l’hiver, le niveau monte au fil de la fonte des glaciers et des précipitations, mais baisse au gré des tirages, laissant des plages longtemps gorgées d’eau. Souvent dans l’été, il faut patauger sur des dizaines de mètres de surface boueuses toute la journée pour quelques hypothétiques truites.

Fin de pêche, un soir au bord du lac.

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La pêche

Une caractéristique commune à tous ces lacs: la réussite d’une partie de pêche très aléatoire. A l’ouverture, on prend quelques beaux poissons, mais seulement dans la première heure. Il semble que le branle-bas de combat des pêcheurs et l’affolement des poissons pris donnent un signal d’alerte aux autres qui se cachent. Les mois qui suivent sont plutôt creux, sauf si un bel orage excite les truites à la folie, tout comme dans les eaux des rivières et canaux.

Mais heureusement, dès la mi-août, les poissons ont plus d’appétit, car ils doivent se constituer une bonne réserve de graisse pour l’hiver, ainsi que pour la fraie, dispendieuse en énergie. C’est donc le bon moment pour les adeptes passionnés de cette pêche d’altitude de faire quelques «cartons», dont certains mémorables.

Pour apprêter le produit de ces exploits, point n’est besoin de recettes sophistiquées. Une poêle, un peu de beurre, sel et poivre, un bel omble chevalier légèrement enfari-
né peut s’y agiter de ses derniers frissons. Je ne connais rien de meilleur que la truite de montagne; sa chair est d’une très grande finesse, surtout apprêtée meunière. C’est un plat digne de roi.

Texte, photos et aquarelle Michel Bréganti

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